Il était une chanson… Hallelujah – Jeff Buckley

Un homme, une guitare…

Un charisme tranquille, une voix étourdissante et un album, un seul. Mais un chef-d’œuvre.

Peut-être même le dernier grand chef-d’œuvre du rock et de la folk.

Sur cet album, Grace (1994), une reprise.

LA reprise.

Et un destin tragique…

 

Il était une chanson…

Hallelujah – Jeff Buckley

 

Né Jeffrey Scott Buckley, le 17 novembre 1966 à Anaheim, Californie. “Jeff” va pourtant grandir sous le seul nom de Scott Moorhead.

La raison ? Un père, Tim Buckley, chanteur célèbre des années 60 / début 70.

Mais Tim a refusé son rôle de père pour se consacrer à la musique. Et il quitte sa femme, Mary Guilbert, alors qu’elle est enceinte de Jeff. Une rupture douloureuse…

C’est pourquoi Mary privilégiera le second prénom au premier, qui était une idée de Tim. Et, apposera à Scott le nom de son beau-père, (Ron) Moorhead.

Son père biologique, Scott ne le rencontrera qu’une fois, à l’âge de 8 ans. Et à peine un an plus tard, Tim Buckley meurt d’une overdose.

Ce n’est que bien après ce décès que Scott, retrouvant un acte de naissance, se réappropriera son prénom et patronyme.

Sortir de l’ombre

Jeff est bercé par la musique. Celui des compositions de sa mère, violoncelliste et pianiste, diplômée du conservatoire. Et des goûts de son beau-père, qui lui fait découvrir: Led Zeppelin (qui deviendra son groupe préféré), Queen, Jimi Hendrix, Pink Floyd ou encore Kiss.

Une orientation rock qu’affectionne le jeune garçon et lui donne envie, très tôt, d’apprendre la guitare. Tandis que sa mère va l’initier au chant.

Pour Jeff – qui dès l’âge de 12 ans, sait qu’il sera musicien “et rien d’autre” – l’école est une perte de temps. Il apprécie tout de même y apprendre le solfège.

Après l’obtention de son diplôme d’études secondaires, plus un an passé au Musicians Institute,  Jeff déménage pour New-York en février 1990.

Après quelques expériences de groupes orientés jazz et funk, Jeff préfère se produire seul avec sa guitare. Sa voix étonne et impressionne, notamment lors de ses reprises d’Edith Piaf.

C’est ainsi qu’il se fait repérer par Herb Cohen, qui lui offre la possibilité d’enregistrer sa première démo de chansons originales. Eternal Life, Last Goodbye, Strawberry Street et la très punk “Radio” voient alors le jour.

Cette démo leur permet d’attirer l’attention du monde de la musique. Mais c’est à travers un autre événement que Jeff Buckley va se retrouver sous le feu des projecteurs…

 

 

Greetings from Tim Buckley 

Le soir du 26 avril 1991, Jeff se rend à l’église St Ann’s de Brooklyn pour une soirée hommage à son père. Le public et les autres artistes présents vont tout d’abord être frappé par la ressemblance physique entre les deux hommes.

Puis c’est avec sa tessiture que Jeff va captiver son auditoire. D’autant qu’il choisit de reprendre I Never Asked to Be Your Mountain. Une chanson que Tim avait écrit pour parler de sa séparation avec Mary, et évoquer son, leur, bébé… Jeff. Poignant.

Jeff se défendra d’avoir participer à ce concert pour faire décoller sa carrière :

“Ce n’était pas mon travail, ce n’était pas ma vie. Je ne lui dois rien. Mais ça m’ennuyait de ne pas être allé à ses funérailles. C’était mon père malgré tout et je tenais à lui adresser ce dernier hommage.”

Le jeune Buckley acceptait tout simplement qu’il y a certaines choses auxquelles on échappe pas, quoi qu’on fasse. Il acceptait que ce père, qu’il n’aura pas connu, vive dans ses traits, dans sa voix. Et faisait la paix avec lui.

Il acceptait et embrassait, par sa présence ce soir là, son destin. Tout simplement.

Et bien au delà de la génétique ! Car c’est lors des préparatifs de ce concert que Jeff rencontre celle qui sera l’amour de sa vie, Rebecca Moore. Elle travaillait alors comme assistante à l’organisation de l’évènement.

Il y a des choses auxquelles, quoi qu’on fasse, on n’échappe pas. L’amour en fait partie…

 

Touché par la grâce

Lors de cette représentation, Jeff est accompagné par le guitariste Gary Lucas. Et suite à cette belle performance, ils forment le duo “Gods and Monsters”. Et feront ensemble une cinquantaine de concerts.

De cette courte collaboration, on retiendra surtout les chansons écrites par Jeff : Mojo Pin et Grace.

Mais ce dernier, frustré de ne pouvoir exprimer pleinement son potentiel, préfère rapidement recommencer à jouer en solo.

Et tous les lundi soirs, il se produit au Sin-é, un café situé dans l’east village à New-York. Et chaque lundi, un peu plus de monde encore. Jusqu’à ce qu’il soit, à l’été 1992, repéré par des cadres de chez Columbia Records avec qui le signe pour trois albums.

Le premier est un EP de quatre chansons intitulé Live at Sin-é qui, comme le titre l’indique, seront enregistrées en direct du café. Y figure : Mojo Pin, Eternal Life, la sublime “Je N’en Connais Pas La Fin” (reprise d’Edith Piaf) et la remarquable The Way Young Lovers Do (reprise de Van Morrison).

Mais bien d’autres sont enregistrées à cette période là, en studio également, et paraîtront sur une réédition en 2003.

Au milieu de l’année 1993, Buckley commence à travailler sur son premier vrai album avec le bassiste Mick Grøndahl et le batteur Matt Johnson.

Le trio se rend aux Bearsville Studios, à Woodstock (N.Y) pour passer 6 semaines à enregistrer les morceaux de base de ce qui allait devenir Grace.

 

 

L’album sort le 23 août 1994, en même temps que la tournée européenne et son premier concert à Dublin.

À ses sept chansons originales mêlant atmosphère folk, passages hard rock bien rugueux, fondus free jazz, ballades romantiques, et références psychédéliques, Jeff ajoute trois reprises :

  • Corpus Christi Carol. Basée sur un hymne anglais datant du XV siècle qu’il a découvert au lycée.
  • Lilac Wine. Basée sur la version de Nina Simone. (Les mots me manquent pour décrire la beauté de son interprétation)
  • Et enfin, bien sûr, une chanson écrite, composée et interprétée à l’origine par Leonard Cohen en 1984 sur son album Various Positions, mais passée relativement inaperçue jusque là.

 

Hallelujah

Disons le tout de suite : bien qu’ Hallelujah signifie “rendre louanges / grâce à Dieu”, il ne s’agit pas d’une chanson qui évoque la religion et dans laquelle on pourrait trouver quelques connotations sexuelles…

Hallelujah EST une chanson qui parle d’amour, de sexe et dans laquelle on retrouve quelques références bibliques. Du moins dans la version de Jeff. Explications :

À l’origine, Hallelujah est un texte d’une quinzaine de pages, contenant pas moins de 80 couplets, que Cohen met près de 4 ans à finir et à mettre en chanson. Et lorsqu’il le fait en 1984, son interprétation ne contient aucune de ces connotations.

Dans le contexte, à ce moment là, Leonard Cohen est un chanteur d’une cinquantaine d’années qui ne sait pas s’il est complètement has been ou sur le point de revenir. Hallelujah (cliquez pour sa version) est alors l’histoire d’un homme qui se décrit en roi déchu qui veut, malgré tout, garder la foi et remercier la vie de ce qu’elle lui a offert.

Sa chanson, très synthétisée, dure un peu plus de quatre minutes, se veut positive et tend vers le gospel avec un chœur pour le refrain. Et il en sera ainsi, à quelques exceptions près, jusqu’au milieu des années 90…

Lors de l’enregistrement de Grace, Jeff traverse une période assez sombre qui est en train de lui coûter sa relation avec Rebecca. Et bien qu’il reprenait déjà Hallelujah lors de ses soirées au Sin-é, pour l’album, il souhaite l’enregistrer différemment pour raconter cette histoire. Tout en gardant, à la lettre, les paroles de Cohen.

Pour se faire, il va donc piocher dans les autres couplets…

Prière profane et orgasmique

On peut tout d’abord noter la géniale mise en abîme de Buckley lors du premier couplet, qui reste identique aux deux versions:

Now I’ve heard there was a secret chord

That David played, and it pleased the Lord

But you don’t really care for music, do you?

It goes like this

The fourth, the fifth

The minor fall, the major lift

The baffled king composing Hallelujah”

Mais alors que Cohen décrit ce passage dans sa version, Jeff Buckley joue littéralement la chanson avec ces mêmes accords.

Et la voilà transformée ! Jeff en fait une version mélancolique, seul à la guitare, sur plus de 6 minutes.

Entre la sérénade et la résignation aux adieux, pour parler d’un amour qui s’est aigrit et qui est sur le point de se finir.

Mais il le fait en évoquant le souvenir de leurs ébats. Le “Hallelujah” ici utilisé est même la métaphore du petit souffle que l’on rend juste après l’orgasme. Celui d’après l’extase, celui qui précède la “petite mort”. L’essence de cette chanson.

D’ailleurs, le petit souffle en question est rendu par Jeff dans la toute première seconde de son interprétation, si vous tendez bien l’oreille.

À présent vous n’avez plus qu’à réécouter la chanson pour en redécouvrir toutes les subtilités…

 

 

Rendre Grace

Tout semble sourire à Jeff Buckley ce soir du 29 mai 1997. Malgré les ventes timides de Grace, l’album est disque d’or en France et en Australie. À tout juste 30 ans, il est couvert d’éloges par les critiques et ses pairs. Il travaille avec Patti Smith sur l’album de cette dernière, Gone Again. Et a commencé l’écriture se son prochain opus à lui qui devrait s’intituler Sketches for My Sweetheart the Drunk. 

D’ailleurs, il a loué une grande maison à Memphis, où il est déjà, et son groupe doit le rejoindre dans les prochaines heures pour commencer l’enregistrement.

Sa période “moral à zéro” semble loin derrière lui et il a même renoué contact avec Rebecca. À qui il a promis “de se bouger le cul” et de la rejoindre dès l’album bouclé.

Il est pas loin de 21h, il est avec un ami, Keith Forti. Ils écoutent la radio à la marina en parlant de tout ça. Puis Jeff, dans un moment d’euphorie – ni ivre, ni sous l’emprise de drogues, juste dans un moment de grâce – décide d’aller nager. Tout habillé. Sans même prendre le temps de retirer ses bottes.

Quelques brassées, en chantant Whole Lotta Love de Led Zeppelin à tue-tête. Ils rient.

Quand un remorqueur passe…

Keith, resté sur le rivage, va détourner les yeux quelques secondes. Juste le temps de mettre la radio à l’abri des remous. Lorsqu’il relèvera la tête, Jeff aura disparu. Emporté.

On ne retrouvera son corps que six jours plus tard. Un terrible accident. Un destin tragique.

“It’s a cold and it’s a broken, Hallelujah”

Et pour l’heure, célébrons la vie, l’amour, la musique et rendons grâce à Grace.

Merci Jeff.

 

Il était une chanson…

Hallelujah – Jeff Buckley

 

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Brice

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