Le téléfilm de Noël : love et chocolat chaud

Les costumes d’Halloween sont à peine rangés, les bonbons Haribo pas encore tous digérés. 

Il fait 27 degrés à Biarritz, comme en Guadeloupe. Normal. 

Le vent ne fait pas craquer les branches et octobre n’est pas venu dans sa robe blanche (Francis n’avait pas vu venir le réchauffement climatique).

Mais le grand Capital ne tient pas compte de notre indice glycémique ou de notre éco-anxiété et n’a pas le temps de niaiser avec le calendrier : les papillotes (Révillon, toi-même tu sais) et les calendriers de l’Avent sont en rayons et… Les téléfilms de Noël sont PARTOUT. 

Tu ne peux même pas feindre la surprise, tu étais prévenu.e depuis le 6 septembre

D’ailleurs, n’essaie pas d’y échapper. Ils te cernent. Le 20 novembre tu voudras négocier une rupture conventionnelle pour en binger plus. Le 1er décembre, ton mec ou ta meuf te menacera de rupture tout court. Le 20 décembre tu ne quitteras plus ton plaid (si jamais l’hiver finit par arriver, obviously), la forme de tes fesses sera incrustée dans ton canapé Ikéa. 

Tu ne pourras pas dire que tu ne savais pas, c’est la même chose tous les ans.

téléfilm noël

Une production rodée

De la millième rediffusion à l’inédit, d’où viennent les téléfilms de Noël ? Qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? 

En France ce sont TF1, M6 et leurs filiales qui trustent leur diffusion. Mais le contenu diffusé n’est que très rarement (pour ne pas dire jamais) produit dans l’hexagone. Les principaux pourvoyeurs des niaiseries de Noël sont Hallmark Channel et Lifetime. La première, en plus de fabriquer des cartes de vœux, propose des téléfilms de Noël inédits depuis 2001. Depuis 2009, ces productions sont devenues un véritable phénomène. La chaîne propose même à compter d’octobre un “Countdown to Christmas” en ne diffusant que des contenus liés aux fêtes de fin d’année. Surdose de sucre, diabète, cécité, mort. Meilleur combo. La seconde fait dans le cheesy et le stéréotype toute l’année et applique la même recette au moment des fêtes en y ajoutant du chocolat chaud et de la neige. 

Cette production d’une soixantaine de nouveautés annuelles est possible grâce à la mobilisation de studios qui ont fait de la guimauve de fin d’année leur fonds de commerce. Pour n’en citer que deux : Motion Picture Corporation of America et MarVista Entertainment. Pas du genre à produire à des fins altruistes, c’est le succès commercial et les retombées publicitaires qui en découlent qui expliquent cette quantité. Mais pas que. Les tournages courts, les budgets très réduits, les acteurs à 98% inconnus (“Mais siiiiiiiiiiiiiiiiii, tu sais, c’est la rousse qui fait tous les téléfilms de Noël”), l’absence totale d’effets spéciaux et de cascade (la glissade sur la glace lors d’une promenade bucolique dans la forêt ne compte pas) et la réutilisation des décors et costumes contribuent à faciliter la production. 

 

Une histoire sans histoire

La standardisation (lis “vacuité”) du scénario est aussi un coup de pouce à la production. 

Tous les films de fin d’année respectent scrupuleusement les grandes étapes du schéma actanciel. Quant au contenu de la trame narrative. Là aussi, c’est TOUJOURS le même. Faisons un test : 

Situation initiale : une femme, trentenaire, travaillant dans la com (fonctionne aussi avec marketing, mode, urbanisme), vivant dans un appartement immense avec beaucoup trop de meubles laqués se prépare à fêter Noël seule au bureau. Visiblement le prix de l’empowerment

Élément perturbateur : un appel de sa sœur, qui vit toujours dans le trou à rats dans lequel elles ont grandi, au hasard Snow Falls, l’informe que leur père s’est cassé le péroné (le col du fémur aurait été trop grave). Qu’il ne pourra pas organiser la grande foire de Noël cette année. Qu’elle doit rentrer au bercail. Dépitée mais sacrificielle, au fond un brin soulagée, elle chausse ses Louboutins AliExpress et monte dans l’avion.

Déroulement de l’action : après les grandes embrassades familiales (sans la mère, morte lorsque notre héroïne avait 12 ans. J’avais oublié de te le dire mais tu t’en doutais), elle se met d’arrache-pied au travail et s’avère être un génie de l’organisation de foire. En cours de route, elle retrouve son amour de lycée devenu ébéniste qui propose de construire gracieusement l’estrade pour la foire. Un altruiste. Après lui avoir retiré une écharde du doigt qui aurait pu avoir des conséquences désastreuses et après 45 minutes de tension sexuelle insoutenable : ils s’embrassent. Version Amérique puritaine : chastement. 

Dénouement : je te passe les rebonds narratifs insoutenables tels que “elle va retourner à la ville, je ne peux pas l’aimer” pour vous annoncer l’heureux dénouement : la foire de Noël est un succès. La neige tombe timidement. La sapin croule sous les guirlandes. Et naturellement, l’ébéniste demande l’ancienne citadine en épousailles devant tous les habitants du village. 

Situation finale : toute la famille est en pilou-pilou en polyamide (donc en pétrole, toujours l’Amérique) autour du sapin et grignote les cookies cuisinés d’après la recette de la mère morte. 

noël téléfilm

Tu es lucide. Je suis lucide. Ce scénario est d’une prévisibilité (et d’une débilité) confondante. Pour autant, on l’adore et on en redemande. Mais pourquoi ? Pour-quoi ? Même Radio France se pose la question. 

 

Une cure de dopamine

Parce que c’est doux comme un plaid en synthétique. Rassurant comme une veilleuse. Onctueux comme un Sveltesse (yes, j’ai 35 ans). C’est rituel. C’est un refuge. C’est de la dopamine en intraveineuse. Ça éloigne de la crise sanitaire, de la guerre en Ukraine, de la sobriété énergétique aka “ne plus avoir les moyens de payer son chauffage donc ne pas l’allumer”. 

Dans le téléfilm de Noël personne n’est malade. Personne n’a froid en dépit de l’épaisseur ridicule de leur manteau. Personne n’hésite à quitter un job ultra rémunérateur sans passer 6 mois à calculer ses indemnités Pôle Emploi. Et surtout, tout le monde est béat de bonheur. 

 

Bien sûr, le téléfilm de Nöel traîne aussi ses casseroles. Il est sexiste, validiste et probablement raciste et homophobe. C’est l’oncle gênant du repas de réveillon. Mais comme on laisse rituellement tonton s’asseoir à côté de nous le 24 au soir, une fois par an, relâchons la lutte et regardons Meghan et Jessy tomber amoureux sous la neige de River Creek.

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Roxelane

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