Il était une chanson… No Woman, No Cry

Quartier de Trenchtown au sud de la ville de Kingston, à la fin des années 50. Georgie allume un feu et prépare à manger.

Autour de ce feu: Robert Nesta, Alpharita, Neville, Winston et leurs amis partagent un bol de Cornmeal Porridge (Polenta), un plat populaire des quartiers défavorisés de Jamaïque. La bande d’ados rit en décortiquant le monde des adultes et en se racontant rêves et histoires.

Un soir à peine différent des autres, Robert se lève et part avant tout le monde. Lui qui rêve de devenir musicien a une idée en tête. Il salue Rita d’un sourire, comme pour la consoler, et s’en va, pieds nus, à travers la nuit, convaincu d’une chose: “Tout va bien se passer”…

 

Il était une chanson…

No Woman, No Cry – Bob Marley

bob marley

Bob

Robert Nesta, dit Bob, Marley naît le 6 février 1945 dans la ferme de ses grands-parents maternels à Rhoden Hall, près de Nine Miles. Sa mère, Cedella Malcolm, a à peine 18 ans lorsqu’elle en accouche. Son père, Norval Marley, un anglais alors âgé de 59 ans, était le contremaître de la plantation gérée par les parents de Cedella. Il ne s’impliquera pas dans la vie de Bob. Dès sa naissance, il part s’installer seul à Kingston et ne sera là qu’occasionnellement pour donner un peu d’argent. Il mourra moins de cinq ans plus tard.

Robert passe la majeure partie de son enfance à jouer dans les plantations de café, de bananes et de piments. C’est un privilégié, l’esclavage est (officiellement) aboli. Mais il subit souvent un racisme encore bien présent dans ces anciennes colonies anglaises. Il le subit aussi du côté des “vrais” noirs, lui, le “bâtard”, le “métis clair”…

Cedella et Bob quittent la misère de la ferme pour celle de Kingston, en 1957. C’est là qu’il rencontre Neville “Bunny” Livingstone et Winstone Hubert McIntosh (Peter Tosh). Ainsi que Alpharita, dit Rita, Anderson, sa future compagne.

 

The Wailers

Bob arrête sa scolarité à l’âge de 14 ans et devient apprenti soudeur. Passionné de musique et de chant, ils reprennent, avec Bunny et Peter, des succès de la soul américaine qu’ils entendent sur les radios de Miami.

Joe Higgs leur donne des cours et les fait beaucoup progresser. Et à tout juste 17 ans, Bob enregistre son premier single Judge Not (1962). Un titre orienté Ska qui ne rencontrera pas vraiment de succès.

Loin de se décourager, ils décident de former un trio entièrement (ou presque) vocal. Le trio est tout d’abord appelé The Wailing Wailers avant de devenir simplement The Wailers (les gémisseurs).

Ils décrochent leur premier contrat en 1964. Le groupe joue un mélange de ska, de gospel et de rythm and blues et cartonne avec le titre Simmer Down. La chanson au message politique – qui appelle à l’union contre la misère – devient rapidement numéro un en Jamaïque, se vendant à plus de 80 000 exemplaires.

Fort de ce succès, le groupe enchaîne, enregistrant : Rude Boy, I’m Still Waiting, Put it On et une première version, Ska, de One Love

 

bob marley jeune

Prémices du Reggae et Rastafarisme

Au milieu des années 60, le rocksteady succède au ska. Plus lent et chaloupé que ce dernier, il marque un vrai tournant dans la musique Jamaïcaine.

Moins de cuivres, plus de claviers et de parties chantées. Le style paraît moins “agressif” et les paroles s’imprègnent d’amour. Les chanteurs s’adressent à la jeunesse et aux rudes boys des ghettos afin de tenter de leur redonner espoir.

C’est à cette époque que Bob fait la connaissance de Mortimer Planno. Un Jamaïcain d’origine Cubaine qui revenait d’un voyage en Éthiopie, lors duquel il rencontra Haïlé Sélassié Ier. Le fondateur du Rastafarisme. Bob trouve un véritable refuge dans ce mouvement, se sentant enfin accepté.

À la fin de l’été 66, il fonde le label indépendant Wail’n Soul’m. Ce qui va permettre de moins subir les diverses escroqueries du monde musical Jamaïcain. Ainsi, The Wailers autoproduisent un premier titre dans ce nouveau style rocksteady : Bend Down Low. Mais sans le soutien d’un distributeur professionnel, le disque se vend très mal…

Trop pauvres pour rester en ville, Bob, Rita et leurs deux enfants : Cedella et Ziggy, retournent dans le village natal de Bob en 1967. Un retour aux sources qui lui sera spirituellement bénéfique et lui permettra de continuer à écrire des chansons.

 

bob marley no woman no cry

 

Pas de rêve américain

En janvier 1968, Bob et Peter rencontrent le chanteur américain Johnny Nash qui est bien décidé à lancer le Rocksteady aux États-Unis. Ils signent un contrat international exclusif, et Bob leur fournit certaines de ses compositions dont Stir it Up qui va devenir un vrai succès pour Nash. Tandis que l’album de The Wailers, financé par Nash en contrepartie, ne verra jamais le jour…

Sans ressources, Bob Marley rejoint sa mère, remariée, aux États-Unis quelques temps. Il y travaille plusieurs mois comme ouvrier, de nuit, dans une usine automobile Chrysler. Ce qui lui inspirera la chanson It’s Alright (1970).

À son retour, avec l’argent gagné, il fonde les disques Tuff Gong, et enregistre une reprise de James Brown: Say it Loud – I’m Black and I’m Proud. Mais les disques indépendants ne trouvent toujours pas de succès…

Indécourageable, Bob se rend en Angleterre voir son vieil ami Lee “Scratch” Perry. Ce dernier accepte de produire The Wailers. Spirituellement très proche de Marley, Scratch aide le trio. Ensemble, ils enregistrent: Duppy Conqueror, Sun is Shinning et Soul Rebel.

Avec l’équipe de musiciens de Leslie Kong, ils vont obtenir un son plus professionnel et capable de percer sur le marché britannique. Mais ça ne suffira pas. Et pour couronner le tout, Leslie Kong meurt peu de temps après d’une crise cardiaque.

 

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Souffler sur les braises…

Bob Marley contacte alors Chris Blackwell le fondateur de Island Records. Ce dernier a entendu parler des Wailers et accepte de racheter leur contrat en 1972. De retour à Kingston les Wailers se mettent directement au travail, et grâce à l’avance de 8 000 livres, ils enregistrent l’album Catch a Fire.

Quelques semaines plus tard, de passage à Kingston pour écouter les premiers résultats, Blackwell est sidéré par ce qu’il entend :

“La musique était fantastique ! […] C’était comme je l’avais toujours rêvée.”

À la suggestion de Blackwell les albums Catch a Fire, puis Burnin’, sont remixés à Londres, où des solos de guitares et des claviers sont ajoutés. Ce qui apporte un son plus rock et plus accessible au grand public occidental. Fini le ska, fini le rocksteady, place au reggae !

Les deux albums sortent sous le nom des Wailers en avril et octobre 1973 et trouvent un certain succès auprès de la presse… Mais pas encore auprès du public. Après une tournée anglaise promotionnelle, Bunny, découragé, quitte le groupe…

De retour en Jamaïque, c’est Peter Tosh, agacé par le lead de Bob Marley, qui claque la porte.

De nouveaux musiciens arrivent, Rita rejoint les choeurs et “Bob Marley and The Wailers” voit le jour. Un premier album sort le 25 octobre 1974:

Natty Dread

L’album est un véritable succès, en partie favorisé, il faut l’avouer, par la reprise de I Shot The Sheriff (sortie sur Burnin’) par un Eric Clapton,  mondialement connu.

Une tournée est prévue aux États-Unis et en Angleterre. Et ils décident de faire un enregistrement live le 18 juillet 1975, au Lyceum de Londres. Ce soir-là, Bob Marley livre une prestation qui restera dans les annales, particulièrement sur la chanson qui contribuera à faire de lui une star…

 

No Woman, No Cry

Rappelons-le avant toute chose, le titre ne se traduit pas par: “Pas de femme, pas de pleurs” mais bien par: “Non, femme ne pleure pas”.

Et en contexte de la chanson, il ne s’agit pas d’objetiser une personne. Car ici le mot femme sert à symboliser toutes les femmes possibles de la vie d’un homme. Elle est mère, soeur, fille, compagne…Et puis, de toute façon, on le sait bien, c’est nous qui pleurons comme des madeleines quand elles s’en vont !

La chanson est toute “simple” et tient en deux couplets qui peuvent se résumer à l’en-tête de cet article. Bob Marley, qui a chanté la guerre, prôné des révolutions… l’activiste social, affiche ici son côté tendre. Jouant la carte de la nostalgie, se rappelant ces soirées dans les bidonvilles de Trenchtown, autour du feu.

Mais plus encore que de rappeler d’où il vient et qu’il est possible de se sortir de la misère en réalisant ses rêves ; la chanson symbolise le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Une période qui sonne la fin de l’innocence, l’entrée dans la vie active, les responsabilités…

Ce qui peut impliquer des séparations parfois déchirantes. Bob Marley et son sourire mélancolique nous intime une chose, sa conviction : garder confiance, la foi même, en toute situation… “Everything’s gonna be Alright“.

Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette chanson est arrivée à son esprit comme berceuse pour sa fille.

 

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Live!

À moins que vous ne possédiez l’album original, il est devenu quasiment impossible d’entendre la version studio de la chanson. Cette version live l’ayant supplanté sur tous les best-of et rééditions. Les différences ?

Le passage de 3min 30 à 7min 05 en live. Le deuxième couplet y est répété mais c’est surtout son solo de guitare qui va faire date. Tellement, que Sting avouera plus tard s’en être inspiré, lui empruntant même ses accords, pour le titre “So lonely” de The Police.

Il y a aussi le fait que la version studio est réalisée avec une boîte à rythme et qu’une vraie batterie sur scène à apporté le up tempo nécessaire à l’épanouissement énergique de Bob. Trouvant alors le ton parfait pour sa chanson, accompagné par cet orgue la (le ?) traversant de part en part.

Mais quand une chanson, quand un artiste, change de dimension, c’est souvent juste une question de timing…

Après une première partie de tournée aux États-Unis en demi-teinte, il se présentait à un public anglais déjà conquis par son album et par le reggae.

Ce soir là, c’était tout simplement son heure. Robert Nesta des bidonvilles, celui qui a su garder confiance et le sourire dans les moments difficiles, devenait Bob Marley superstar.

Ce soir là, le reggae trouvait son ambassadeur, son pape. Un homme avec des larmes dans la voix qui venait presque nous promettre que… tout va bien se passer.

Et pour l’heure, que dire de plus…?

 

Il était une chanson…

No Woman, No Cry – Bob Marley

 

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Brice

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