Le retour

On peut s’en aller sans vraiment partir

Il lève les yeux de son écran pour regarder par la fenêtre sur sa gauche. Les lumières de la ville scintillent sous la pluie. Machinalement, il jette un œil sur  la grande horloge qui trône au milieu du grand mur de l’open space. 22h. Bon. Il faut terminer l’article. C’est tellement terne, tout ça. Dénué d’intérêt. Ça fait toujours bien, d’interviewer un ministre fédéral. Mais s’il ne répond pas aux questions, il n’y a strictement rien à écrire.  Quinze minutes de discussions, zéro contenu. Putain. Bon, il faut faire comme si, c’est son boulot aussi, faire croire au lecteur qu’il apprend quelque chose. L’honnêteté intellectuelle serait de titrer : « La déclaration de François Bellot au sujet du conflit entre la SNCB et Infrabel » et illustrer d’un carré noir.

À un moment, il faut bien arrêter de râler et avancer. Il est payé pour ce boulot, il va le terminer. Simon soupire et se lance, dans un dernier sursaut d’énergie.

Il termine le papier quand son téléphone vibre. Lucas. On va boire un verre ?

Il soupire à nouveau. Il en aurait bien envie, mais tout d’abord, avec Lucas, ça n’est jamais un seul verre, et de deux, on l’attend. Enfin. Peut-être. Une hésitation de deux minutes.

Il accepte.

Il envoie le papier, saisit sa veste, se promet de ne boire qu’un seul verre, rejoint Lucas qui n’a pas l’air dans son assiette. La dernière fille en date l’a encore planté. Il n’était pas spécialement emballé, mais lui, il désespère de se construire une famille, il est pressé, il panique à mort, et en même temps il maintient consciencieusement un rythme de vie d’adolescent. Qui fait fuir les jolies célibataires intelligentes.

Simon sourit intérieurement. Il se dit « tant mieux pour toi, mon gars. Être seul, c’est être maître de sa propre vie. Uniquement. C’est n’avoir de compte à rendre à personne. »

Il pleut, le vent traverse les vestes, la clope a mauvais goût, le whisky n’est pas terrible, Lucas est trop entamé et poursuit un monologue impossible à suivre. Un point positif aujourd’hui : Simon rentre chez lui très vite, et sobre.

Il fait très attention en introduisant les clés dans la porte d’entrée, le loquet a toujours fait un boucan d’enfer, là, c’est un effort monumental pour  modérer le CLAP qui menace. Tout va bien. L’appartement est plongé dans le noir et silencieux. Elle dort déjà.

Soulagé, puis se sentant coupable d’être soulagé, Simon se dirige vers la cuisine.  Il dépose les clés sur la table ronde. Il décide de se resservir un verre. Après tout, il est rentré, la bouteille de vin blanc est ouverte dans le frigo.

Il boit trop. Il boit trop. C’est comme ça.

L’appartement

Plaisir, ce soir, il va entamer un nouveau bouquin. Depuis quelques mois, on dirait que sa consommation de romans et de lectures en tout genre s’est brusquement arrêtée. A peine quelques pages le soir, et il s’endort presque immédiatement.

Son choix se porte sur une recommandation récente. « Mala Vida », de Marc Fernandez. Un bouquin facile à lire et qui fait sa petite révolution, avait dit Mélanie.

Il s’installe dans le canapé, confortable. Il se délecte de passer la couverture et de lire les premières lignes. Mélanie avait raison, comme d’habitude, il est tout de suite plongé dedans.  Le temps file entre les phrases.

À la fin du premier chapitre, il hésite. Il est temps de rattraper des heures de sommeil. Il n’arrive pourtant pas à se décider. Il porte son verre à ses lèvres. Saisit ses clopes, passe sur la terrasse. Hors de question de fumer à l’intérieur, et pourtant, il fait vraiment dégueulasse, la pluie, le vent, ça découragerait n’importe qui.

Mais tout plutôt que d’aller dormir.

Laura se fâchera.  Elle dira « ah ben tiens, ça, si tu allais dormir en rentrant, aussi, tu aurais le courage et la force de te lever la nuit pour me donner un coup de main. Et tu n’errerais pas comme un zombie toute la journée. »

Les reproches. Pas méchants, non, juste… omniprésents.

Il n’est pas là, il n’arrive pas à être là, il ne sait pas comment faire, quand il est quelque part, il veut juste être à un autre endroit. Et comme ça à l’infini. Il survole. Les réalités, les conversations. Le pire c’est que Laura a raison. Sur tout. Elle aura tout essayé, la patience, la compréhension, la bienveillance, tout. Ça ne l’a jamais ramené auprès d’elle. Alors tant qu’à faire, autant tout lâcher au fur et à mesure, les reproches, les critiques, les exaspérations, ça lui évitera le cancer, à elle.

Il tire sur sa clope. Il remarque un peu tard que ses cheveux sont trempés. Il rentre en comptant lire encore un chapitre du bouquin. Mais il a froid. Il opte pour une douche, avant. L’eau jaillit du pommeau et il attend qu’elle chauffe en se déshabillant. Bon sang, ça prend de plus en plus de temps pour avoir de l’eau chaude, ici. Juste : il y a problème au chauffe-eau. À surveiller, parce que sans eau chaude, c’est la cata. Il note en rappel sur son téléphone d’appeler Manu pour qu’il vienne vérifier ça. Avant les reproches, par pitié. Demain, il éteindra le rappel et oubliera. Ça fait deux semaines qu’il doit appeler.

L’eau est chaude, enfin. En offrant son visage au faible jet (il est vraiment temps de détartrer ce truc), soudain, il a envie de pleurer. Comment on fait pour sortir de ça, de cet état ? Pour savoir ce que l’on souhaite ? Comment fait-on pour RESSENTIR à nouveau les choses ? Se sentir à nouveau acteur de sa propre vie et non un figurant fantôme qui erre entre le boulot, les bars, l’appartement ? Qui se regarde vivre sans y prendre part ? Les sourires vagues, les conversations en surface, convenues, oui, tout va très bien merci.

L’envie de pleurer est passée. C’est con, pour une fois, Simon aurait bien voulu. Il avait la sensation que ça lui aurait fait du bien.

Il sort de la douche, slip, pantoufles, ça y est, il a chaud.

Antoine

Antoine pousse un cri. Simon s’immobilise brutalement dans le couloir. Que se passe-t-il ? Ça fait déjà un mois qu’il dort la plupart des nuits. Pourquoi se réveille-t-il ? Simon retient son souffle. Ne fait pas le moindre geste. Tend l’oreille.

En fait, Antoine ne pleure pas. Il fait des petits bruits de bouche, maintenant. Merde, il va réveiller Laura. Simon est désemparé. Que doit-il faire ? Y aller ? Réveiller vraiment le petit ? Risquer de réveiller Laura ? Mais s’il ne fait rien, c’est sûr qu’elle va se réveiller ! La pauvre, elle en a, du sommeil à récupérer.

Il se concentre. Décide d’aller chercher Antoine.

Il entre dans la petite chambre. La lumière diffuse de la veilleuse lui permet d’accéder à son fils et de lui sourire. Antoine est calme. Il voulait quelqu’un, c’est tout. Généralement, il attend plutôt sa mère. Ou plutôt, généralement, papa n’est pas là.

Simon se penche et prend l’enfant avec mille précautions. C’est encore nouveau, trois mois, il est toujours surpris de la fragilité du bébé. Il est si petit.

Il est un peu embêté d’avoir encore une haleine d’alcool et de cigarette en le posant contre lui. Il se dit qu’à l’avenir, il évitera cette situation.

Comme à chaque fois, ça lui fait un bien fou, ce petit corps au creux de ses bras. Et pourtant, habituellement, il évite, il ne sait pas trop pourquoi. Il s’installe dans le canapé. Éteint les lumières, et laisse une lampe de chevet allumée. Voilà on est bien. Il dépose son fils au creux de ses genoux. Il l’observe.

Pour la première fois, Antoine plante son regard dans le sien et lui sourit. Simon se sent défaillir. Tout doucement, il caresse le visage du petit, passe ses doigts sur ses sourcils, son petit nez, sa bouche, ses joues. Et Antoine sourit, plus encore. Il glousse.

Simon dit à voix basse : «  et alors, le vilain ministre ne voulait pas répondre aux questions de papa, alors papa lui a dit que c’était un minable, un parvenu, un fils de, inefficace, qui bouffe nos impôts à rien foutre, à force de ne viser que sa réélection, alors le ministre a parlé au patron de papa et papa n’a plus de travail. Ahahaha. »

Antoine a les yeux grands ouverts. Son regard est plongé dans celui de son père. Il écoute religieusement.

« C’est l’histoire d’un lapin qui voulait rejoindre son terrier, mais le terrier avait été détruit par un gros tracteur. Alors le lapin cherche un autre terrier, mais chaque fois qu’il pense qu’il en a trouvé un, il est habité, et personne ne veut de lui. On lui dit qu’il n’y a pas assez de place, ni assez de nourriture. Finalement, le lapin décide de creuser lui-même son terrier. Ça lui prend beaucoup de temps et d’énergie, mais il est enfin chez lui. Il constitue sa réserve d’aliments pour l’hiver. Un jour, une famille de lapin, maman lapin, papa lapin, bébé lapin, erre autour de sa maison. Le lapin les chasse : il n’a pas assez de place et la nourriture qu’il a collectée est pour lui ! Puis, il se souvient d’où il vient, il invite la famille à partager un repas. En fait, il est bien content d’avoir de la compagnie. Puis il propose à papa et maman lapin d’agrandir le terrier. Ils récoltent de la nourriture ensemble, ils se déplacent ensemble. Ce qui leur permet de se réchauffer durant les hivers rudes et de s’avertir mutuellement lorsque les prédateurs rodent. »

Antoine glousse encore. Ses yeux rient. Il sent bon. Il sent tellement bon. Simon le renifle partout. Soudain, le bébé a l’air fatigué. Ses petits yeux sont lourds. Il va s’endormir. Alors Simon s’affaisse dans le canapé, et le maintient tout contre lui. Antoine s’endort sur le torse de son père. Mais juste avant, il a saisi l’auriculaire de Simon et le tient très fort dans sa toute petite main.

Laura

Laura ouvre un œil. Quelque chose ne va pas pas. Le silence, voilà, c’est ça. Ça fait trois mois qu’elle ne se réveille plus jamais par elle-même. C’est Antoine qui s’est chargé, jour après jour, nuit après nuit, de la tirer, avec acharnement, d’un sommeil toujours trop lourd. Il lui est arrivé de se réveiller quelques secondes avant les pleurs. Dans ces cas-là, elle se bougeait, fatiguée, certes, mais avec un sourire en s’émerveillant des pouvoirs de l’instinct maternel.

Ce matin, c’était différent. Trop de silence. Trop de sommeil, aussi. Depuis combien de temps n’avait-elle pas autant dormi ? Son cœur fit un bond. Simon. SIMON N’EST PAS RENTRÉ. Complètement réveillée, à présent, elle se met debout, enfile son vieux peignoir, et quitte la chambre.  Au milieu de la poitrine, tout se mélange : de la panique, de la haine, de la colère, et, pour terminer, la peur. Une pieuvre enserre sa cage thoracique.

Voilà. Il est parti.

Ne pas revenir, c’est partir. Des mois qu’elle attendait ça, en fait, qu’elle craignait qu’il ne revienne plus jamais. Au début, à l’annonce de la grossesse, il y avait eu le manque d’enthousiasme dans les yeux de Simon. Mais elle le voulait. Tellement. Mieux encore, elle voulait un enfant DE Simon. Puis il avait commencé à flipper. Il y avait de courtes périodes où il parlait très peu, et il rentrait tard, ivre mort. Chaque échographie était une petite onde de choc, d’éloignement. Mais à chaque fois, Simon revenait, plus sûr de lui, plus fort. Alors elle ne s’en formalisait pas, elle se disait que ça allait passer, que le bébé allait les réunir. Les derniers mois, ça allait mieux. Il était présent, elle voyait même qu’il se réjouissait.

Et puis Antoine est né.

Simon l’a pris dans ses bras, et il a été terrorisé. Trop petit, trop chaud, trop froid, pas assez ci, trop comme ça, tout a été prétexte pour ne plus l’avoir dans les bras.

C’est à partir de là que son regard s’est vidé.

Absent, voilà, pas d’autres mots.

Là, mais pas là, une ombre, une présence, des bruits dans la pièce, un déplacement, des couverts qui heurtent l’assiette, des commentaires, des réponses aux questions, les plus brèves possible, des communications par SMS pour dire « je rentre tard ce soir », pas d’explications. Elle a tout tenté, mais parler avec quelqu’un qui n’est pas vraiment là n’a aucun impact. Un jour elle a hurlé, puis fondu en larmes. Il a eu l’air très triste, il s’est approché d’elle, lui a caressé la joue, et a simplement dit : « Je suis désolé ».

Le pire, c’est qu’au fur et à mesure de ces mois de grossesses, de naissance, elle avait bien eu peur de le perdre, mais elle avait cette certitude qu’il allait rester, que c’est un gars bien, un type qui ne laisse pas tomber. Un type res-pon-sable. Toujours, quoi qu’il arrive. Mais ces dernières semaines, c’était si lourd. Il n’arrivait plus à faire semblant. Elle s’attendait à ce qu’un soir, il ne revienne plus.

Voilà. Elle n’avait pas encore atteint le salon qu’elle était déjà en train de se demander comment organiser la garde du bébé, comment annoncer ça à ses parents et elle voyait déjà la tête de sa mère qui ne dirait rien, pour laisser son père dire tout le mal qu’il en pensait et que ah ben bravo, et maintenant, hein ?

Avant de se faire un café, d’abord, voir si Antoine va bien. Il n’y a personne dans le petit lit. Qu’est-ce que … ?

Elle entrouvre le plus doucement possible la porte du salon. Ça grince un tout petit peu. Elle passe la tête.

Simon et Antoine dorment profondément. Elle regarde le père et le fils. Ses hommes. Sa vie. Ils sont réunis, pour la première fois. La respiration de Simon est profonde et très lente. Lové sur son torse, Antoine respire beaucoup plus vite.

Toute la tension quitte le corps de Laura. Les larmes montent aux yeux, immédiatement. Putain d’hormones. Les larmes coulent.

Elle contemple le beau visage de Simon, si paisible pour une fois. Ses cheveux blonds, qu’il a beaucoup négligés ces derniers temps, sont ébouriffés par le sommeil. Il ouvre ses yeux verts. Son regard transperce Laura. Il sourit. Il a l’air serein. Il est là. Il est revenu.

Son petit doigt est prisonnier de la main de son fils.

La paternité, une évidence ? Pas toujours ...
Photo : Brice Leclerc

 

 

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