Le kidnapping

Deux chroniqueurs de “La Fléministe” décident de travailler ensemble.

Brice saisit les instants de lumière.

Belge&Brune raconte une histoire.

 

L’enlèvement

Elle s’était installée dans le train en soupirant. Ces derniers temps, elle soupirait beaucoup. Elle s’en rendait bien compte, mais, après tout, cela ne dérangeait qu’elle. L’avantage de vivre seule, c’est qu’on ne s’énerve que soi-même.

Le rythme du train la berçait, le petit mouvement de gauche à droite, et tous les sons qui, au fil des années, avaient été intégrés dans son cerveau comme un « tout » rassurant.

Camille s’assoupit brièvement, quelques minutes d’oubli qui lui firent un bien fou. Quand on dort, on disparaît. Ses longs cheveux blonds ondulés tombaient parfaitement bien autour de son visage. Elle était de ces filles dont on savait au premier coup d’œil qu’elles sentent bon. Ses traits apaisés rajeunissaient ses 30 ans.

Elle s’éveilla brusquement, cette crainte permanente de louper son arrêt. Après toutes ces années, ça ne lui était pas arrivé une seule fois ! Mais c’est ancré. Mieux vaut rester éveillée, se dit-elle. Elle se remit en tête les rendez-vous de la journée, autant profiter de ce temps pour se préparer mentalement et être encore plus efficace. L’administration est une machine aliénante, mais elle est impossible à intégrer sans un minimum d’organisation.

Cela faisait 5 ans maintenant qu’elle avait été engagée, et elle souhaitait vraiment changer de travail et trouver quelque chose qui ait du sens, où elle se sente utile, pour être mieux, tout simplement, pour impulser un changement, quel qu’il soit, elle ne pouvait pas rester comme ça, on ne peut pas arrêter sa vie à 30 ans à cause d’un chagrin d’amour et un boulot de merde, mais là elle n’avait juste pas l’énergie. Elle attendait d’avoir de l’énergie, voilà. Depuis 2 ans, oui, c’est long, mais c’est un processus.

Elle ferma les yeux tout de même (le frisson de la prise de risque), puis elle sentit le ralentissement caractéristique du train qui arrive en gare. Elle s’étira, puis prépara ses affaires, en tenant à l’œil la manette d’alarme rouge, là, dans le coin. Elle a toujours été attirée par ces manettes, elle a toujours crevé d’envie de tirer dessus pour VOIR ce qu’il se passerait. Jusqu’ici, elle n’a jamais osé.

A la gare, les Escalators en panne, comme toujours, tous les gens, mornes, qui tirent la gueule, ils vont travailler, dans quel enfer nous complaisons-nous par habitude ?

Elle descendit les escaliers sans énergie. Au moment d’emprunter le passage piéton, une camionnette noire s’arrêta brusquement avec un petit bruit de frein (hiiiiii) à sa hauteur, un individu grand et beau (impression furtive mais tout se passe très vite dans le cerveau de Camille à ce moment-là),  fit le tour de la camionnette par l’avant, ouvrit brutalement la portière arrière, la prit par le bras et la poussa fermement à l’intérieur, sans qu’elle réagisse véritablement, elle tomba dans la camionnette, personne ne remarqua rien, ne dit rien, il y eut un grand silence sur la ville, le grand et beau (mais l’est-il vraiment ?) rejoignit la place de conducteur et le véhicule redémarra. La manœuvre prit 7 secondes, et Camille ne le savait pas encore, mais sa vie venait de prendre un virage à 180 degrés.Il y a plusieurs phases par lesquelles passer lorsqu’on se fait enlever brutalement par un inconnu et qu’on se retrouve à l’arrière d’une camionnette vide :

  1. On est hébété et on se demande ce qu’il se passe
  2. Le cerveau détecte que la situation est anormale, voire dangereuse
  3. Il envoie les premiers signaux de panique : le corps réagit en tentant de sortir de la situation dangereuse, en hurlant, en tentant de forcer la portière.
  4. Constatant que les réactions de panique sont inutiles, le corps se calme et il tente alors de trouver une explication.

Camille n’avait aucune explication. Dans les séries télé, on demande toujours « est-ce qu’il/elle avait des ennemis ? » et on répond toujours « non » au début, puis après on découvre qu’il y avait un bon paquet d’ennemis en fait parce qu’on ne connaît jamais véritablement une personne et blablabla.

Ici, très honnêtement, se dit Camille, je n’ai pas d’explication.

2. L’explication

Au bout de plusieurs heures interminables, où le temps avait été complètement tordu, on la fit sortir de la camionnette. Le grand et beau (ah vraiment cette fois elle en avait la confirmation, il était beau, sans aucun doute, brun, athlétique, barbe de 3 jours avec un peu de blanc dedans) l’avait aidée à se relever pour sortir.  Dans la pénombre elle avait distingué une petite maison au milieu des champs, son corps s’était remis en marche, à cet instant elle n’éprouvait absolument rien, même pas de la peur. C’était une maison de plein pied, assez mignonne. L’air était doux. « On est dans le Sud, se dit-elle ».

Il la fit asseoir dans la salle à manger, la menotta au radiateur. Puis il semblait s’affairer dans la cuisine. On entendait les casseroles s’entrechoquer, de l’eau qui coule, du gaz qu’on allume.

Apparemment, il savait cuisiner. Il avait préparé des pâtes avec une sauce aux légumes, et rien ne lui avait paru aussi bon depuis des mois. Elle mangeait de bon cœur, et l’homme la regardait avec un petit sourire. Enfin, il prit la parole :

– Je t’ai enlevée pour demander une rançon. Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te faire de mal.

Rien, mais alors là rien, n’aurait pu surprendre plus Camille :

-Une rançon, mais à qui ? Je n’ai pas d’argent, mes parents non plus, et je ne connais personne !

-À Jérôme.

3. Jérôme

Il y eut quelques secondes de stupéfaction, suspendues dans le temps.

– Écoutez, c’est ridicule, ça ne marchera jamais. Jérôme ne paiera pas.

-Vous avez été ensemble non ? Il va s’inquiéter, il va vouloir te sauver.

Camille éclata de rire.

-Jérôme sauve son entreprise. Il ne sauve pas des êtres humains. Je l’ai quitté, ça l’a rendu malheureux le temps de prendre de nouvelles habitudes, genre une semaine, mais il s’en est très vite remis. Il s’en fout de moi, il se fout de tout le monde. Ce pour quoi il se battra, c’est la construction de ses centrales nucléaires. Rien d’autre n’a d’importance.

-C’est ce qu’on va voir.

-J’espère que vous êtes sympa, parce qu’on est là pour un bon moment. D’ailleurs, on est où ?

-Quelque part dans le Sud, tu n’as pas besoin de savoir où. Il n’y a rien à moins de 15 kilomètres à la ronde. Pas une maison, pas une voiture. Je te déconseille de tenter de t’échapper. Par précaution, je vais quand même t’attacher.

Camille ne répondit rien, elle avait envie de rire et de pleurer en même temps. Les émotions commençaient à affluer.

Compter sur Jérôme n’était pas une option. Elle allait donc mourir. Elle accueilli ce constat avec calme.

Sa chambre était dans le fond. Il avait attaché son poignet à des menottes et au montant du lit, mais il n’avait pas serré trop fort : c’était inconfortable mais pas invivable. Le type n’était pas un fou furieux violent qui allait la violer nuit et jour, elle se dit qu’elle avait quand même de la chance. D’ailleurs, il dégageait quelque chose d’extrêmement séduisant qui faisait qu’elle ne ressentait aucune peur. L’étrangeté de la situation ne lui échappait pas, mais c’était une réalité : elle se sentait calme, sereine, et presque contente de la compagnie qui lui était imposée. « Je dois être folle », pensa-t-elle. Après tout, c’était aussi une possibilité.

Elle songea à Jérôme, à leur rencontre dans une soirée, bêtement, au coup de foudre, à l’amour fou, à ses sautes d’humeurs de plus en plus fréquentes, à son amour grandissant de l’argent, à ses placements en bourses, à l’agrandissement fulgurant de la taille de son entreprise, à son regard qui était devenu dur, sa considération pour les personnes qui ne partageaient pas ses opinions, ce qu’il a commencé à faire pour les faire taire, et le fait que Camille avait été au courant, qu’elle avait nié l’évidence, que ça n’était pas possible, puis elle avait été forcée de prendre conscience et d’ouvrir les yeux.

Une fois qu’ils avaient été bien ouverts, elle avait fini par avoir très peur, elle s’était rendu compte de ce qu’il était capable de faire, elle était partie.

Il avait essayé de la retenir, mais son regard l’avait traversée, et elle avait dit « si je reste, un jour, tu me tueras. »

Jérôme ne paierait pas. Et cette idée n’était PAS terrifiante.

Elle s’endormit enfin.

4. La rançon

Ils passèrent la journée sur la petite terrasse, dehors, en attendant la réaction à la demande de rançon. Cette fois, les menottes étaient attachées à un anneau pris dans le banc de pierre. Le type était bien organisé, il avait envoyé un message audio via un serveur obscur (elle n’avait pas trop compris, mais c’était intraçable). Il était prévu de prendre contact à 20h.

Discrètement, elle observait l’homme, qui lisait un magazine quelconque. Il était concentré, ses sourcils froncés. Ses cheveux en bataille encadraient son beau visage équilibré, et parfois, il passait sa main dans sa barbe, ça grattait un peu. « Franchement, comme bourreau, on a vu pire », se dit-elle. Elle sourit. Il économisait les mots, mais son silence était une présence.

Camille dit tout haut « là, plus bas, ça serait l’idéal pour faire un potager, à l’abri du vent et tout ». Elle ne savait pas très bien pourquoi elle avait dit ça, elle n’avait jamais réfléchi au fait d’avoir un potager ou pas, mais soudain, ça semblait une bonne idée, à cet endroit-là.

Ils attendirent l’heure dite. Camille imaginait toutes les manières de mourir, comment il allait faire, est-ce qu’il avait une arme ? Elle espérait que oui, que ça aille vite

Par pitié, qu’il ne commence pas à envoyer des petits morceaux d’elle à sa famille pour en tirer quelque chose.

6. Ellipse

Le soleil se lève sur la vallée. Camille quitte les bras chauds de Lucas pour se faire un café. Elle attache ses cheveux sans même y penser. Puis elle file donner à boire aux chèvres avant de les lâcher dans la pâture. Elle a du boulot aujourd’hui, comme tous les jours. Le travail est intense et ne s’arrête jamais.

Avec Lucas, ils ont décidé de disparaître de la société, ils n’existent plus sur le papier.

Mais pour ça, il ne faut dépendre de personne. Il faut se nourrir, produire sa propre énergie sans avoir à payer des factures. Depuis 5 ans que Camille avait été enlevée à sa vie d’avant par Lucas, bien des choses avaient été mises en place : l’énorme potager, qui les nourrissait et avec lequel ils pouvaient troquer de la farine, des chèvres, qui leur donnait du lait et des fromages qu’ils vendaient au marché du village, et Lucas avait réussi à construire une éolienne. En haut de la colline, c’était l’idéal, elle tournait presque en permanence ! Il fallait simplement veiller à ne pas faire fonctionner plusieurs appareils électriques en même temps. Le soir, ils lisaient dans le grand canapé, les jambes entremêlées, s’éclairant avec des petites lampes sur batterie.

Quand Camille s’endormait dans les bras de son homme, elle évoquait parfois certains souvenirs. Comment Lucas l’avait enlevée, comment elle pensait qu’il allait la tuer parce que Jérôme ne payait pas la rançon, et aussi comment elle l’avait convaincu que, non seulement elle ne parlerait de cette histoire à personne, mais qu’elle avait envie de faire connaissance avec lui. Et qu’ici, on pouvait imaginer que le manque d’argent puisse ne pas être un problème.

Bien au chaud, elle soupira d’aise. Elle se réjouissait.

Parce que demain, elle allait préparer la terre du potager pour faire les premières plantations de la saison.

 

 

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