Cauchemar en cuisine : moi, le cuistot du dimanche

Fermez les yeux. Imaginez un grand plan de travail de cuisine, de préférence en bois. Préparez les ustensiles indispensables tels que la planche à découper, les couteaux bien aiguisés, des bols de différentes tailles, un saladier, une passoire, que sais-je. Voyez aussi tous les ingrédients, les légumes frais, les herbes, les aromates, les huiles, le sel et le poivre tous bien agencés, bien alignés. Maintenant, laissez parler votre inspiration. Ne suivez pas la recette à la lettre, ce serait un honteux plagiat. Suivez votre odorat, votre goût et votre instinct pour sublimer les assiettes de vos convives. C’est dimanche, le jour de prendre le temps de se faire plaisir et d’en donner.

Plan de travail de cuisine
Plan de travail de cuisine

La semaine a été difficile. La pression du boulot, les cas de Covid à l’école, les autotests à profusion, les rendez-vous médicaux, la panne de voiture, les retards, les engueulades, bref, 5 jours à oublier. Le samedi fut à peine plus reposant, à cause du reliquat des soucis de la semaine et du ménage à rattraper. Mais arrive enfin le dimanche, jour tant attendu. Nous avons un couple d’amis qui vient passer la journée à la maison. Cela promet de la détente, des rires, et un déjeuner un peu amélioré et copieusement arrosé. Je propose à ma femme de m’occuper de tout, à la fois pour gagner quelques points d’estime, mais aussi parce que j’adore cuisiner. Rectification : j’adore faire la cuisine, seul, sans pression et avec du temps pour le faire. Elle prend donc sa matinée pour aller en salle de sport et moi je prends sa carte bleue. En effet, si je me plie en 4 pour nos convives, sa participation à elle sera financière, faut quand même pas déconner.

« Il n’y a pas de bonne cuisine si, au départ, elle n’est pas faite par amitié pour celui ou celle à qui elle est destinée. »

Paul Bocuse

Direction le village pour une courte visite chez ma maraichère, mon boucher, ma fromagère, mon boulanger et ma caviste. Je pars sans idée de recette et achète au feeling, ce que je trouve de plus frais et appétissant. Je dicte à ma sommelière les aliments qui ont pris place dans mon panier et elle me conseille avec expertise les vins appropriés. Puis c’est le retour à la maison.

Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Les enfants regardent la télé en sautant sur le canapé et en foutant du pain au lait de partout. Je les envoie donc, avec mon autorité naturelle, dans leurs chambres, tout en leur demandant d’occuper à tour de rôle la salle de bains, pour être présentables au retour de leur mère. Le temps d’éteindre la télé et de virer les miettes et c’est enfin MON moment !

Je monte le volume de mes enceintes et j’envoie ma playlist. travailler en musique, c’est la base. Je rejoins ma cuisine où git un rôti de veau bien tendre. Il serait trop simple de le mettre dans un plat avec du sel et du poivre et d’enfourner le tout. Alors je le coupe dans le sens de la longueur dans l’objectif de le farcir. Je fouille dans le bac à légumes récemment garni et je pioche des champignons de Paris, du persil plat et des poivrons rouges. Je cisèle une grosse échalote puis la fais revenir dans du beurre. Parallèlement, je mélange dans un grand bol 2 steaks hachés et 200 grammes de chair à saucisse, j’écrase le tout à la fourchette. Je verse ma préparation dans la poêle avec l’échalotte maintenant bien caramélisée. Je couvre et baisse le feu pour que cela cuise tranquillement. Quelques minutes plus tard, j’incorpore les poivrons et les champignons en prenant soin de bien brasser ma mixture.

Et là, c’est le drame en cuisine, l’accident bête…

Mon erreur, c’est que je décide de déglacer mon jus de cuisson avec du vin blanc. J’ai conscience de prendre un gros risque mais je fonce quand même, comme un fou, comme un soldat. Je ne sais pas ce que Lara Fabian fiche ici, mais ce n’est pas la question. J’ouvre alors le Uby n°4 acheté le matin même. J’estime que 10 cl feront l’affaire, ce qui ne devrait pas trop pénaliser l’apéritif prévu avec cette bouteille. Toutefois, et avec l’objectif clair de ne pas risquer d’empoisonner nos invités, je sacrifie 20 cl de plus que je verse dans un verre à pied, afin de le goûter. Il est vraiment très bon. Ni trop sec ni trop sucré, parfait. Je finis ma préparation avec un sourire satisfait. Je verse ma farce sur le rôti scindé en deux, rajoute le persil plat, referme le morceau tant bien que mal et essaie de ficeler le tout. Pour me donner du courage dans cette entreprise nouvelle, je finis mon verre.

rôti de veau farci
Ce à quoi cela aurait dû ressembler

Alors pour être honnête, ça ne ressemble à rien. Pas la peine d’imaginer me lancer dans le bondage, je n’ai pas les compétences. Déçu par cet échec cuisant, j’estime avoir bien mérité un deuxième verre de Uby avant de me lancer dans la préparation des légumes. En dégustant le doux nectar, je me dis que ce n’est pas parce que mon rôti est laid qu’il ne sera pas bon. En cuisine, on distingue l’esthétique et le goût, même si les deux sont importants. D’autant que je connais la tolérance bienveillante de nos convives. Rassuré, j’épluche et coupe mes carottes, que je vais faire revenir avec de l’ail. Simple mais efficace. Là aussi, je verse 5 cl de vin blanc pour garder une cohérence dans les saveurs. Important la cohérence en cuisine ! Les tubercules oranges cuisant, je place mon rôti de veau farci maison dans un plat. Je le parsème de gros sel façon Salt Bae, avec le fameux rebond sur l’avant-bras. Ainsi, il y en a plus sur le carrelage que sur la viande, mais le petit aspirateur à main est mon ami. Je rajoute du poivre en grains, du beurre et de l’huile d’olive. Puis je fais préchauffer mon four à 200 °C.

« Quand mon verre est vide je le plains, quand mon verre est plein je le vide. »

Raoul Ponchon

Je viens de me rendre compte qu’il ne reste plus que 20 cl dans la bouteille de vin blanc. Ce n’est ni fait ni à faire. Ce serait ridicule de laisser ça et je me sacrifie en versant le tout dans mon verre à pied. La musique m’incite à esquisser quelques pas de danse. C’est l’avantage de cuisiner seul, on évite les regards moqueurs. Je suis grisé par cette instru de Dr Dre. A moins que ce ne soit par le breuvage. Finalement je trouve que mon rôti n’est pas si moche. J’ai connu des cuisses engoncées dans des bas-résilles moins ragoûtantes. Je prends un fou-rire à cette pensée. Je ne peux plus m’arrêter. Des larmes coulent sur mes joues avant de se perdre dans ma barbe. Heureusement qu’il ne me reste plus qu’à surveiller la cuisson. Je planque la bouteille vide au garage, et m’attelle à la vaisselle. Ca fait malheureusement partie du job. Je ne casse que deux bols, l’honneur est sauf.

Carottes Ubi 4 Persil

Alors que je suis toujours affairé en cuisine, Madame rentre du sport avec un encourageant « Hum, ça sent bon ! ». Je lui réponds que tout est prêt. Elle me dit qu’elle va s’occuper de l’apéro. « Par contre tu peux baisser ta musique ? On ne va pas les entendre sonner. ». Je grommèle un « oui Madame rabat-joie » tout en m’exécutant. « Tu as prévu une entrée ? ». C’est le bon moment pour soupirer, je n’y ai pas songé une seule seconde. « Non, ce sont eux qui amènent le dessert. ». « Je ne vois pas le rapport… Mais on fera sans, on mettra quelques crudités pour l’apéritif. » Oui, voilà, faisons ça pensais-je, soulagé d’éviter les remontrances.

Nos amis sont arrivés. Après les sempiternelles banalités d’usage, ils s’installent dans le canapé pour boire un verre. Je ne me sens pas très bien, barbouillé, je me demande pourquoi. « Je ne trouve pas le vin blanc que tu devais prendre ce matin chéri, il est où ? ». Merde, je n’ai pas réfléchi à une esquive… Je tente un « Heu non il n’y en avait plus à la cave, mais on a du whisky, du pastis et du martini blanc en bas si tu veux. ». « Il n’y avait plus du tout de vin blanc chez la caviste ?!? ». J’ai bien conscience que ma défense est aussi nulle que celle de Bordeaux cette année, en ligue 1. Une fois le malaise passé, je monte aux toilettes, légèrement chancelant et nauséeux. Ma femme a servi tout le monde et m’apostrophe en bas des escaliers. « ET TOI TU BOIS QUOI ? ».

« De l’eau gazeuse s’il te plait, avec du citron s’il y en a. ».

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L'homme des cavernes

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