Premiers pas

Deux chroniqueurs de “La Fléministe” décident de travailler ensemble.

Brice saisit les instants de lumière.

Belge&Brune raconte une histoire.

Premiers pas

Premiers pas

Le jour où Chloé vint au monde, il faisait froid. Les rayons du soleil balayaient les prairies furtivement, avant de se faire rattraper par les nuages. Le vent soufflait fort, comme toujours. A travers les rafales et le raffut de la houle, on entendait vaguement les mouettes. Il ne gelait pas encore, mais il fallait déjà faire du feu dans la maison pour avoir une température agréable.

Le jour où Chloé vint au monde, il ne se passa rien, à part, bien entendu, le bouleversement total du monde de Pierre et Emma, en une fraction de seconde. Bien entendu, mais disons qu’à part ça, rien n’avait vraiment changé. Il n’y avait pas eu de lumière, de chants, de miracle, de bébé soleil, de magie. Emma hurlait de douleur, Chloé était apparue dans le lit conjugal, elle avait pleuré, le bébé allait bien, et hop, au milieu du bonheur et de l’émotion, l’angoisse avait pointé le bout de son nez, et ne partirait probablement jamais. Mais, disons, rien d’extraordinaire au sens où on l’entend habituellement.

Tout était normal

Emma et Pierre avaient été un peu hébétés par la normalité de la situation. Depuis le début de la grossesse, ils passaient de longues heures à imaginer ce moment, avec des idées les plus loufoques les unes que les autres « un bébé magique » ou « un bébé qui parle déjà » ou « le retour de l’Homme au moment où le bébé sera là », ou un « cataclysme météorologique ».

C’est qu’il avaient eu l’occasion de faire turbiner leur imagination.

Depuis l’apparition de l’Homme.

Un jour, l’Homme

Un jour, alors qu’Emma était enceinte de trois mois, et qu’elle était donc fatiguée, épuisée, que tout paraissait insurmontable alors même que son ventre était toujours aussi plat, et que ça promettait pour la suite, un Homme s’était approché de la barrière qui protégeait le potager dans lequel Emma s’escrimait à faire pousser des fraises.  Alors que les fraises ne poussent décidément pas à cet endroit, mais pour faire changer Emma d’avis,  il fallait de la patience et de l’obstination.

C’était le printemps, il faisait chaud, elle avait mis une petite robe qui ondulait dans le vent, elle avait du mal à contenir sa grande chevelure avec un petit élastique, ses cheveux retombaient tout autour de son visage, elle grattait la terre à genoux. L’Homme avait prononcé cette phrase : « Cette enfant sera exceptionnelle. »

C’est juste à ce moment-là que tout a commencé

Elle s’était retournée. Un inconnu, grand, pas très beau sous sa grande barbe, mais avec de grands yeux verts qui lui donnaient un regard très profond et très intense. Il restait derrière la barrière du jardin. Elle s’était relevée, elle s’était approchée lentement, avait dit « Pardon ? » et l’Homme avait répété « Cette enfant sera exceptionnelle. C’est une fille, vous le saviez ? »

Emma ne savait rien du tout, elle avait à peine conscientisé la grossesse, elle n’en avait parlé qu’à Pierre, et il était convenu qu’ils annonceraient la nouvelle ensemble. Une bouffée de colère monta le long de sa trachée, qu’elle ravala. L’Homme sourit « Ne vous inquiétez pas, personne ne sait, encore. Je suis simplement venu vous prévenir. C’est une fille, et elle sera formidable. Vous allez mettre au monde une personne qui apportera aux humains l’apaisement dont ils ont besoin. Prenez bien soin d’elle : pour tout ce qu’elle accomplira de son vivant, elle le mérite déjà. »

Puis l’Homme se détourna et s’en alla, simplement. L’histoire aurait pu se terminer là, il n’y avait alors aucune raison pour qu’il se passe quelque chose d’autre.

Mais Pierre était rentré, ce soir-là, et avant qu’elle n’ait eu le temps de lui raconter cette anecdote, il la prit dans ses bras et la serra fort. Ce n’était pas quelque chose de totalement inhabituel, mais ça n’était pas non plus dans l’ordre des choses. Puis il chuchota « un Homme est venu me trouver pendant que je maçonnais le mur de Louis. Il m’a dit qu’on allait avoir une petite, et qu’elle s’appellerait Chloé, et qu’elle allait avoir un rôle très important sur cette Terre. »

Puis il fondit en larmes.

L’Homme était venu, il était reparti

Ils eurent bien du temps pour en discuter, surtout quand l’échographie révéla qu’il s’agissait d’une fille. Ils n’envisagèrent pas d’autres prénoms que Chloé, ils s’adressaient à elle à travers le ventre de plus en plus gros, en l’appelant par son prénom. La grossesse d’Emma se déroulait magnifiquement bien, à partir du quatrième mois, tout fût plus facile, elle avait de l’énergie à revendre, et elle portait cet enfant comme si c’était la chose la plus évidente du monde.

L’Homme ne revint jamais. Pierre et Emma ne remirent jamais ses paroles en question, parce qu’il y avait une évidence qu’ils ressentaient tous les deux.

Aussi, quand Chloé est née, ils avaient imaginé tout un tas de trucs qui ne sont pas arrivés, mais tout de suite après, de toute façon, ils n’eurent plus le temps de penser. Il fallait s’éveiller la nuit, la nourrir, la changer, dormir quand elle dormait, nettoyer quand on pouvait, prévoir de déménager toute la maison pour aller simplement faire une course, il fallait s’organiser.

C’était une enfant extraordinaire

Les paroles de l’Homme sont revenues dans leur esprit deux mois plus tard, quand Chloé a fait ses premiers sourires, et que ces sourires faisaient fondre le cœur de ceux qui les recevaient. Son regard plongeait dans le vôtre et une vague de bienveillance et d’amour vous submergeait. Ensuite venait le sourire, et vous aviez subitement envie de faire quelque chose de bien pour quelqu’un. Vous n’aviez qu’une seule envie : rendre service à quelqu’un qui en a besoin.

Malgré sa fatigue et ses préoccupations, Emma avait lancé une récolte de vêtement pour les réfugiés qui commençaient à arriver dans la région. Pierre leur construisait des abris, avec de l’eau et de l’électricité. La sœur de Pierre, de passage dans la région, avait décidé de s’installer et de s’occuper des dossiers administratifs des nouveaux pensionnaires.

Un bébé singulier

La maman d’Emma avait décidé d’héberger momentanément le SDF qui traînait dans le coin depuis des années. Elle l’avait engagé pour terminer quelques petits travaux dans la maison. Les voisins commençaient à être intéressés par son savoir-faire. Son père lui apprenait à écrire. Pour qu’il puisse devenir indépendant.

Des amis d’Emma, au contact de Chloé, commencèrent à mettre sur pied des structures d’enseignement de pédagogie en forêt. Un enseignement par la nature, la discussion, et l’éradication d’un modèle compétitif. Pas de points à rapporter, pas d’années à passer.

Un ami de Pierre, chirurgien fortuné, était venu prendre une tasse de café et enfin voir la progéniture de son pote. Il était reparti avec une idée d’hôpital de très petite taille mais permettant aux gens de la région d’avoir des soins médicaux de base abordables sans devoir faire des centaines de kilomètres. Si la structure restait petite, elle serait rentable et permettrait de faire vivre décemment le personnel avec des horaires bien adaptés, se disait-il.

Les personnes qui approchaient la petite étaient soudain stimulées par l’envie de faire des choses utiles à la collectivité. L’argent n’était jamais un problème, puisque l’argent n’était pas le moteur. Le moteur de ces actions, c’était l’envie d’exister dans le monde, avec sens.

Le petit monde de la bourgade commençait subrepticement à changer.

Une enfant très spéciale

Le maire, curieux des rumeurs qui circulaient et du mouvement que cela provoquait, était venu rendre visite à la petite famille. Il était sorti de la maison avec une Grande Idée : réunir tous les petits producteurs locaux, évaluer les quantités de produits possibles pour la population du village, et construire un projet avec le gérant du grand supermarché implanté dans le zoning industriel : un centre unique avec des produits de la région. Il y en aurait moins, parfois ils seraient plus chers. Parfois il n’y en aurait pas, il faudrait les remplacer par d’autres choses. Les gens prendraient de nouvelles habitudes, envisagea-t-il.  Ne seraient autorisés que les produits qui ne sont pas fabriqués et cultivés dans un rayon de 50 km.

Il s’agissait de repenser le modèle économique, se disait-il.

A l’échelle du monde cela semble impossible. Commençons déjà par ici et maintenant.

Ici, et maintenant

Ainsi donc se manifestait le grand pouvoir de Chloé, qui, de plus, était un bébé jovial et agréable. Elle continuait à grandir et à donner des idées et des envies de collectivité aux gens qui n’en n’avaient plus. En dix mois, ce qui avait été accompli était colossal. Au village, le chômage avait totalement disparu : les maraîchers avaient enfin pu commencer à recruter de l’aide, il y avait l’émergence de la bergerie, de la fromagerie et la nouvelle boucherie tournait à plein régime. Les agriculteurs entrevoyaient la possibilité de payer leurs dettes tout en basculant vers un modèle respectueux de la nature.

Chloé, de son berceau, en babillant et en souriant, changeait doucement le monde.

Et un jour, elle se mit à marcher…

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