Il était une chanson… Et une artiste incomparables

En 1984, Prince, dans une période particulièrement créative, écrit une chanson d’amour, plutôt une chanson post amour, en une petite heure seulement. Cependant, les émotions et la sentimentalité qui s’en dégagent ne correspondent pas vraiment avec l’image de sex symbol qui le caractérise. La chanson sera alors enregistrée sur l’album éponyme du groupe The Family, un des projets parallèles de l’interprète de Kiss, mais passera complètement inaperçu.

Il faudra attendre quelques années pour que le grand public découvre cette (pourtant) jolie chanson; lorsqu’il verra apparaître sur ses écrans, en janvier 1990, une jeune femme au look singulier…

 

Il était une chanson…

Nothing compares 2 U – Sinéad O’Connor

 

 

Depuis sa conversion à l’Islam en 2018, elle s’appelle à présent Shuhada’ Sadaqat. Après avoir, déjà, civilement changé son nom en 2017 pour Magda Davitt et avoir, un temps aussi, été appelée Soeur Bernadette – lorsqu’elle fut ordonné prêtre en 1999 -. Sinéad (Marie Bernadette) O’Connor est principalement connue dans le monde entier pour ce tube – bien que ce soit réducteur – , ainsi que pour ses prises de positions fortes, malheureusement réduites à frasques.

C’est sur son deuxième album, intitulé I Do Not Want What I Haven’t Got, que figure le single Nothing Compares 2 U, qui va propulser ce tempérament de feu sous celui des projecteurs. Mettant aussi en lumière une personnalité sensible, fragilisée par une enfance terrible, et ses démons, qu’elle ne cherche même pas à cacher alors que des larmes (réelles) coulent sur son visage, dans son  clip iconique …

 

“All the flowers that you planted, Mama…”

 

Sinéad voit le jour le 08 Décembre 1966, à Dublin. Troisième d’une fratrie de cinq enfants: Joseph, Eimear, John et Eoin voient leurs parents divorcer en 1974.

Ils vont vivre avec une mère qui, selon les dires de la chanteuse, se montrera violente avec eux et même sexuellement abusive envers elle :

“Elle me retirait mes vêtements et s’en prenait violemment à mon sexe, le torturant, lui crachant dessus. Ma mère a complètement bousillé mon rapport à la sexualité”. 

À 13 ans, elle va alors s’enfuir et vivre chez son père. Mais ses mauvais résultats scolaires, son absentéisme, les rixes et les vols à l’étalage vont pousser ce dernier à la placer dans un couvent, celui de la Madeleine, dirigé par les sœurs du Bon-Pasteur. C’est en son sein que la “brebis égarée” Sinéad O’Connor va y trouver une voie et découvrir sa voix, en apprenant la musique. Mais des choses bien obscures se produisaient également dans ce couvent…

Se plaignant de plus en plus souvent d’être dans “un état de panique, de terreur et de souffrance”, son père la fait transférer en 1983 dans un internat moins strict. Avec les encouragements et l’aide de son professeur de langue, Joseph Falvy, elle enregistre une maquette de quatre chansons et fera ses premières armes au sein du groupe Ton Ton Macoute.

Mais le 10 Février 1985, sa mère meurt dans un accident de la route. Une mort qui, loin de libérer Sinéad, ne fait que la plonger dans un désarroi plus profond encore. Mais un déclic : elle a besoin d’un nouveau départ, d’une autre vie. Elle quitte alors son groupe et part pour Londres…

 

 

Nothing Compares U2 ?

 

Sinéad O’Connor signe son premier contrat avec la maison de disques Ensign Records à l’âge de 20 ans. Et c’est The Edge, le guitariste de U2, qui va lui mettre le pied à l’étrier en lui proposant d’interpréter sa chanson Héroïne, écrite pour la b.o du film Captive.

Son premier album, The Lion and The Cobra, sort en 1987 et sera encensé par la critique qui notera des influences de Dylan, Bowie ou encore Bob Marley. Ses premiers singles se classent dans les Charts et forte de ce succès, elle retourne en studio œuvrer sur un deuxième album.

C’est sa manager, Fachtna O’Kelly, qui lui fait découvrir la chanson de Prince et lui donne l’idée de la reprendre. Sinéad est touchée par les paroles et dès la première prise va complètement se l’approprier.

Une interprétation bouleversante, sincère et une véritable performance vocale qui seront mises en image par John Maybury à travers un clip en partie réalisé en France, avec quelques plans où l’on voit la chanteuse déambuler dans le parc Saint-Cloud. Un succès immédiat pour cette chanson et une première place atteinte dans les charts anglais, américains et australiens, tandis que le public se trouve séduit par une femme anti-conformiste, une artiste à contre-courant.

 

Le pouvoir, les responsabilités…

Un look qu’elle adopte dès son premier album par provocation; son producteur de l’époque trouvait qu’elle avait les cheveux un peu courts et lui aurait dit :

“Tu as une superbe voix, mais le problème c’est que tu n’ es pas sexy. Alors maintenant tu va chez un coiffeur et tu reviens avec une belle permanente !”

Et Sinéad est revenue le lendemain, le crâne complètement rasé. Pour elle le succès devait être obtenu par le talent et le travail et non par le physique.

Une allure révolutionnaire pour une jeune femme révoltée, dans ses chansons, comme dans la vie. Incroyablement moderne et fortement engagée, elle participe à de nombreuses manifestations contre le SIDA ou pour Amnesty International. Et musicalement, elle cartonne avec des albums de qualité. Elle devient un vrai modèle pour toute la jeunesse irlandaise.

Une popularité instantanée qui la déroute mais dont elle aimerait se servir pour aussi dénoncer certaines choses… Des choses qui commencent (enfin) à résonner aujourd’hui, en octobre 2021. Au début des années 90 c’était différent.  D’autant plus que Sinéad, fidèle à elle-même ne va pas y aller avec des pincettes…

 

“Tell me baby, where did I go wrong ?”

 

Le 03 Octobre 1992, la star montante est invitée à l’émission Saturday Night Live pour promouvoir son troisième album. Ce soir là, il était prévu qu’elle interprète sa version de la chanson Don’t Cry For Me Argentina avec un orchestre de 42 musiciens pour l’accompagner. Mais elle va prendre toute la production de cours en choisissant d’interpréter “War” de Bob Marley,  a capella . Une chanson appelant à la paix, la dénucléarisation et à la fin de l’exploitation internationale. Une décision radicale qui va encore plus loin quelques minutes plus tard, lorsqu’elle déchire, face caméra, une photo du Pape Jean-Paul II, en implorant le public de “lutter contre le vrai ennemi” évoquant des “abus d’enfants“.

Cet acte, réalisé en direct et en prime time, de surcroît dans un des pays les plus puritains au monde va tout simplement coûter sa carrière à Sinéad… On lui jettera des oeufs au visage dans les rues de New-York et un groupe appelé “National Ethnic Coalition Organisation” organise une manifestation publique où les CD de l’artiste irlandaise étaient écrasés par un rouleau compresseur, tout en la déclarant Non Grata en Amérique.

Dans un geste de défiance, le 16 Octobre de cette même année, Sinéad monte sur la scène du Madison Square Garden pour un concert hommage aux 30 ans de carrière de Bob Dylan. Mais,  huée par la foule, elle sera obligée de quitter la scène avant la fin de sa prestation, nauséeuse et en pleurs face à une foule invectivante.

 

 

 

” But (S)he’s a Fool…”

 

Les plus conservateurs lui reprochaient un anticléricalisme primaire, les plus progressistes la faisaient tout simplement passer pour folle, pour une “illuminée aux propos incohérents”…

Pourtant, le message que Sinéad voulait faire passer était important, même vital, lorsqu’elle tenta d’expliquer lors d’une interview, revenant sur son geste :

“Ce n’est pas l’homme, évidemment. C’est la fonction et le symbole de l’organisation qu’il représente. C’est un résultat direct du fait que, dans leurs écoles, des prêtres ont battus des enfants comme des bêtes et les ont abusés sexuellement pendant des années […] Ils ont autorisé ce qu’il leur a été fait.”

Elle évoquera même les sévices qu’elle aurait elle-même subit au couvent de la Madeleine.  Mais il est difficile de convaincre dans un tel contexte.

Sinéad se fera petite, musicalement aussi, alors que le monde commencera à lui préférer une autre Irlandaise avec une voix tout aussi enflammée mais une personnalité moins véhémente : Dolores O’Riordan des Cranberries

 

“Nothing can take away these blues…”

 

Une dizaine d’années plus tard, le Boston Globe publie une longue enquête – qui sera récompensée par le prix Pulitzer – prouvant que les plus hautes autorités religieuses ont couverts les abus et viols du prêtre John J. Geoghan sur plus de 130 enfants; des faits s’étalant sur trois décennies…

L’Amérique commençait à ouvrir les yeux. Toutes les sphères de l’Église étaient touchées, jusqu’au Vatican. Et le problème ne venait pas de quelques prêtres isolés… Et le problème était mondial. Il était comme le décrivait et le chantait Sinéad O’Connor, dix ans auparavant : systémique et endémique.

Quelques temps plus tard encore, on parlera des désormais tragiques “Magdalene Laundry“, ces centres “de réhabilitation”, dont celui qu’avait côtoyé Sinéad à Dublin, qui ont attiré l’attention du comité des Nations Unies en 2011 après qu’une fosse commune de 22 corps non-identifiés ait été découverte sur le site de l’une d’elles… Glaçant.

Nous sommes le 11 octobre 2021 à l’heure où j’écris ses lignes, heure à laquelle d’autres enquêtes permettent de mettre d’autres affaires au grand jour et dont on entend parler un peu partout en ce moment…

Les choses avancent, cependant, il a fallu des électrochocs, dont celui de Sinéad O’Connor, l’ une des toutes premières personnalités publiques à avoir voulu dénoncer tout ça. On l’a fait passer pour “folle”.

Il y a 29 ans de ça… et toujours aucunes excuses publiques…

 

Mais pour l’heure… Musique !

 

Une façon comme une autre de lui rendre hommage (et de son vivant, ouf !) que de se replonger dans sa musique et dans ses textes. Car, comme je le disais en début d’article, il serait terriblement réducteur de s’arrêter à ce titre de Sinéad O’Connor; elle qui a travaillé avec les plus grands : Bono, Peter Gabriel, Richard Wright, Massive Attack et Moby et qui a flirté avec tous les styles musicaux…

Mais, oui, il était aussi un des plus beaux slows de l’histoire de la musique. Écrit par Prince, interprété par celle qui a su trouver sa voie et sa sacrée voix, aux tréfonds de l’enfer… L’unique, la tempêtueuse, l’incomparable Sinéad O’Connor.

 

Il était une chanson…

Nothing Compares 2 U – Sinéad O’Connor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Brice

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