À un moment, la pluie s’est arrêtée.

Cette nuit, il a plu très fort.

Je me suis réveillée en sursaut, et je ne suis pas parvenue à me rendormir.

Au début, il pleuvait

Le 14 juillet dernier, nous nous sommes levés brusquement parce que quelque chose clochait. Les enfants étaient pourtant chez leur grand-mère. L’agitation venait du village. Et pour cause : la « flaque » dans notre rue était revenue. Nous la connaissons bien : quand il y a trop d’eau, les égouts mal foutus et jamais nettoyés se bouchent, et l’eau monte. Je n’avais donc pas encore pris mon café que la journée démarrait fort.

Bottes en caoutchouc, veste de pluie, et allons-y gaiement pour racler, tenter de déboucher les avaloirs, appeler les pompiers. Il pleuvait terriblement.

Mais à ce moment-là, le mercredi matin, nous étions, étrangement, assez joyeux : le village se retrouvait, nous papotions avec les nouveaux voisins qui découvraient le système d’égouttage, et nous racontions nos anecdotes vécues ensemble lors de La Grande Inondation de 2016, celle qui n’était jamais arrivée de mémoire de village et qui ne devait donc pas se reproduire.

Celle dont on parlerait encore longtemps à nos petits-enfants.

L’eau montait, cependant, et fort heureusement, nous avons songé à mettre nos véhicules sur le dessus du village, par mesure de précaution.

Nous vivons dans une cuvette (non pas de WC bande de petits impertinents) : l’eau dévalait de partout dans le centre, et tout était bouché.

Le fermier a distribué des sacs de sable qu’il avait dans son étable, avant que les pompiers fassent leur propre distribution.

Et puis les visages se sont fermés. Ma voisine de droite a commencé à avoir de l’eau dans sa cuisine.

En 2016, ça avait commencé comme ça.

inondation pluie sac

Je suis rentrée chez moi. Il y avait de l’eau sur le sol, mais je ne voyais pas d’où elle sortait. L’explication était que l’eau remontait du sol. J’ai commencé à éponger. Très vite, j’ai eu de petites cloches entre le pouce et l’index, à force de tordre le torchon. Mais je ne m’en sortais pas mal.

Puis la petite rivière qui traverse le village a débordé.

On nous a prévenus qu’il allait pleuvoir « comme ça » encore au moins 24h.

Ensuite, il a plu

Partout, ça raclait, ça tentait de faire sortir l’eau des maisons. La rivière était déchaînée. Dans le village, c’était très impressionnant. En prévention, j’ai mis tout ce que je pouvais en hauteur dans ma maison. Un voisin m’a aidée à élever mon piano avec des briques.

Chez moi, l’eau venait toujours du sol. J’ai commencé à écoper. Je mettais l’eau dans un seau, que j’allais jeter dehors. Mes voisins sont venus m’aider. Soudain, ça s’est calmé. J’ai pu ouvrir la porte : l’eau s’en allait. A 19h, mon homme, qui était parti surveiller si tout se passait bien sur son lieu de travail, a ramené des frites. Nous avons tous mangé dans la bonne humeur. On a même bu une bière. La porte était ouverte. Pour nous, tout était terminé et on l’avait échappé belle. Il pleuvait toujours, mais moins fort.

Je suis allée fermer le poulailler : il n’aurait plus manqué que le renard passe.

 

Puis, il a recommencé à pleuvoir

A 19h20, nous nous sommes levés brusquement : l’eau rentrait à nouveau.

C’est là que ça a vraiment commencé. Nous n’arrivions plus à écoper. Il fallait pomper. Il n’y avait à ce moment qu’un centimètre partout dans la maison, mais nous regardions l’eau monter à vue d’œil à travers les fenêtres. Notre petite pompe fonctionnait mal. A 21h, je lançais un appel sur les réseaux pour avoir une pompe. Avant de constater que notre village était à présent totalement inaccessible. Nous étions totalement isolés. La rivière était partout, et le courant était très fort. Un pompier est parvenu jusqu’à la maison et nous a filé une pompe.

pluie panneaux

Au début, il nous fallait ramener l’eau vers la pompe pour que le fond soit baigné en permanence dans l’eau, par crainte de faire griller le moteur. Et puis, évidemment, le moment où il n’était plus nécessaire de racler est arrivé. La pompe rejetait énormément d’eau. Mais cela ne suffisait plus. Alors, nous avons vidé le bas des armoires.

Sauvé nos albums photos, nos papiers, les jeux des enfants (tous, sauf un, celui que nous détestions, le « Touché-coulé » électronique, ce jeux de merde qui prend des plombes et qui fait un boucan d’enfer).

Il pleuvait, il pleuvait, il pleuvait.

Il pleuvait

Nous avons trouvé le moyen d’encore surélever le piano.

Il fallait voir la puissance de l’eau. Elle voulait entrer. Elle entrerait. Par les murs, qui suintaient de partout, par les prises. Nous avons coupé le courant au rez-de-chaussée et branché la pompe à l’étage.  Les châssis étaient dangereusement bombés. Le niveau d’eau, dehors, était beaucoup plus élevée que dedans. Par crainte que nos fenêtres explosent, nous avons arrêté la pompe, pour faire monter le niveau à l’intérieur afin qu’il y ait moins de pression à l’extérieur.

Je dis « nous », mais, le fait est que dans cette situation je ne suis qu’un corps sans cerveau. Dans la panique, je suis incapable de prendre la moindre décision. J’exécute, mais je suis un être qui n’est pas doté de pensée.

Ça ne s’arrêtera jamais

L’eau rentrait à présent dans mes bottes. J’ai bien dû admettre que c’était foutu pour le piano.

L’eau entrait à présent par la toilette, qui refoulait à gros bouillons.

Je jetai un regard à l’arrière de la maison. Le poulailler était sous eau. Il restait quelques centimètres. Allons bon, pauvres bêtes.

Nous décidâmes de prendre le chat et de l’installer à l’étage lui aussi (endroit qui lui est strictement défendu en temps normal, mais je doutais fortement de l’instinct de survie de ce petit animal très gentil).

Sauvons au moins Maurice, ai-je dit, en songeant à mes pauvres poules.

Tout fut éteint et nous avons rejoint l’étage. Par la fenêtre de notre chambre, nous regardions les pompiers évacuer certaines personnes, et l’eau emporter les choses.

Soudain, mon homme s’est demandé tout haut si nous ne devrions pas évacuer. Je n’avais, jusque-là, pas pensé que nous risquions notre vie. Mais la réalité, c’était que la situation pouvait basculer, c’était devenu POSSIBLE : et s’il y a un éboulement de terrain ? Et si quelque chose percute la maison et la fait s’écrouler ?

Mais quand bien même : il était beaucoup trop tard pour espérer sortir de là.

Nous étions encerclés par un courant trop fort.

inondation pluie

Nous avons observé notre remorque s’éloigner. En regardant notre caravane adorée (c’est la plus jolie caravane du monde) se soulever et commencer son voyage, j’ai demandé à ce que l’on ferme les fenêtres, les portes, que l’on se coupe de la réalité, juste un moment. « Si ça s’écroule, on nagera, voilà tout. On s’en sortira. Peut-être. On verra plus tard. »

On songeait à nos enfants.

La porte d’entrée en PVC de nos voisins d’en face a explosé, « BANG ».

Puis, la panne d’électricité est survenue (il était incroyable que nous continuions à avoir du courant et du réseau, jusque-là). La pompe s’est arrêtée.

A partir de là, nous ne pouvions plus rien faire. Nous n’avions plus aucun moyen d’action.

La nuit, dans le noir, on entend le courant à l’extérieur, et le clapotis de l’eau à l’intérieur.

Serrés l’un contre l’autre, nous avons attendu, en somnolant. Nous ne voyions plus rien, mais le son a pris le relais.

Nous entendions nos meubles se soulever, et les choses que nous avions mises dessus, glisser dans l’eau. Des bruits étranges. On cherchait tout haut ce que cela pouvait bien être. « Tiens ça c’est sûrement le livre que j’avais laissé sur le meuble ».

Soudain, une infâme musique a retenti .

Ce « Touché-coulé » maudit nous aura emmerdé jusqu’au bout. Il est tombé dans l’eau et la puce électronique s’est réveillée. Pendant plus d’une demi-heure, ça a gueulé.

Le nom de ce jeu est un maléfice.

 

Il s’est arrêté de pleuvoir

Quand l’aube est arrivée, nous avons constaté plusieurs choses : la caravane avait été retenue par le tout petit cerisier que nous avions planté trois mois auparavant. Le niveau avait baissé. Mais pas énormément. Le village était encore un fleuve gigantesque. Et ça puait le mazout. Une horreur. Cette odeur a, curieusement, été la chose la plus compliquée pour moi à encaisser parce que le mazout, c’est sale, ça pollue, c’est dégueulasse, c’est bien pire que l’eau, et imaginer qu’il y en ait partout était intolérable.

J’ai béni ma toilette sèche à l’étage, plusieurs fois. Ayez toujours une toilette sèche quelque part, ça sert toujours.

J’ai enfilé mon pantalon de pluie, mes bottes, ma tenue depuis 24h, et je suis passé par la toute petite fenêtre arrière de ma maison pour sortir (j’ai dû faire deux séances d’ostéo suite à ces conneries – fallait me voir, la grâce à l’état pur).

Puis nous sommes allés chez nos voisins. Ils nettoyaient déjà. Nous étions tous sonnés. Ma priorité, à moi, c’était de trouver un café, et ma voisine m’a servi un réchauffé de la veille, qui m’a paru bon, ce qui témoigne de mon état.

Ce jour-là, il n’y avait plus de réseau.

 

Le miracle de la volaille

Mes poules étaient vivantes ! Elles sont restées sur la pointe des pattes pendant des heures, je ne vois que ça. Et elles avaient pondu. Je prendrai soin de ces petites bêtes miraculées jusqu’au bout, même si elles ne pondent plus, je m’y engage.

 

Le “tout juste après”

Nous avons dû attendre 24 h qu’il n’y ait plus d’eau à l’intérieur. Je ne me souviens plus exactement de que nous avons fait durant ce moment-là. Nous avons rejoint nos enfants, nous avions besoin de les serrer fort dans nos bras. Les rassurer, et aussi nous faire du bien.

Je me souviens, sur le trajet, nous sommes passés dans une ville. Les gens dînaient au resto. Pour eux, il ne s’était rien passé. Ils s’étaient fait beaux, ils mangeaient un bon repas, en toute décontraction.

A notre retour, le village était à nouveau accessible, et l’eau avait quitté la maison. Elle avait laissé une épaisse couche de boue. Tout était retourné. Sale. A l’intérieur, à l’extérieur, un amas de boue. J’ai peine à me remémorer ce moment pour vous le décrire. Mon piano boueux. Ma cuisine, gonflée. Ouvrir les armoires était un supplice. Des tas d’objets jonchaient le sol, les chaises étaient renversées, le canapé donnait l’impression d’avoir fondu. Mon congélateur avait dégelé et s’était retourné. Mon potager, ravagé.

L’état des lieux

Au début, on ne prend pas la mesure de tout ce qu’on a perdu, ça vient petit à petit : oh … la batterie de mon vélo qui est tombée. Et là, le bouquin trempé. Oh, et toute la récolte commencée du potager … poubelle. Les litres de glace à la fraise que je nous étais préparés pour l’hiver. Je pense même avoir bassiné une voisine venue m’aider avec cette histoire de glace à la fraise. Je ne sais plus. Aujourd’hui encore, je cherche après certains objets, en vain. Ils ont certainement été emportés au loin …

Le lendemain, hébétée, j’ai demandé à mon homme de me briefer sur la méthodologie à suivre pour être efficaces : j’étais dans l’incapacité de prendre la moindre décision.  J’appliquais, je radotais probablement les mêmes choses, et heureusement que j’étais entourée de gens qui comprenaient et qui ne me posaient pas trop de questions. J’étais incapable de décider, de répondre, d’analyser, de réfléchir. Je n’étais capable que d’agir, ce qui pouvait sembler suffisant, mais rétrospectivement, pour mon homme, cette charge de la « direction des opérations » a été énorme.

La solidarité

C’est un peu dommage, mais ce genre de drame est cependant propice à se réconcilier avec le genre humain.

Parce que la solidarité, les amis, c’est quelque chose !

Je vous souhaite à tous un jour d’avoir cette sensation, de prendre conscience d’à quel point vous êtes entourés en cas de besoin.

Des tas de gens qui ont débarqué. Beaucoup d’amis, de la famille. Parfois, je les connaissais à peine, et même parfois pas du tout. J’ai dû refuser de l’aide. Il en arrivait de partout, sous différentes formes.

aide pluie

 

Ce qui était très agréable, dans ce moment de désarroi, c’est qu’on a totalement oublié le Covid pendant ces quelques jours : pas de masques, on se serrait fort dans les bras, tous.

On avait besoin de ce contact humain.

Ça grouillait dans tous les sens, dans une efficacité impressionnante. Mes linges sales se sont retrouvés à des tas d’endroits différents (je savais même plus où était quoi), tout m’est revenu impeccable, et même repassé (moi qui ne repasse plus depuis 10 ans- j’avoue que j’en aurais bien profité encore un peu).

Ceux qui ne savaient pas porter aidaient avec de la nourriture, ou en mettant leur machine à laver à disposition. Tout a été sorti, lavé, mis à sécher sur la terrasse. Très vite, la maison a été propre.

Des inconnus passaient pour distribuer de la nourriture, des boissons, des frigos ou des congélateurs (véridique). De partout, dans toutes les langues. Des connaissances, ne sachant pas comment agir, m’ont fait un virement pour « aller au restau ou prendre un plat à emporter ».

Le traumatisme

Je ne parvenais pas à terminer mes phrases, j’oubliais littéralement ce que j’étais en train de dire pendant que je parlais. J’ai eu quelques petits problèmes cognitifs de ce type pendant longtemps, dont des pertes de mémoire à court terme, une incapacité à me concentrer, à dormir.

Je n’ose pas imaginer l’état des personnes qui ont cru mourir, qui ont perdu leur maison, ou un proche.

L’après

Quand je vois le combat que nous avons dû mener contre les différents niveaux de pouvoir belges pour, simplement, nettoyer des canalisations (histoire d’éviter d’avoir de l’eau dans les maisons à la moindre pluie), je ne sais pas quand on va pouvoir reconstruire la moitié de la Belgique. Chacun dit que c’est à l’autre d’effectuer les travaux. Des histoires de compétence dont, vraiment, la population se passerait bien. Il y a une pénurie mondiale de matières premières. Tout est hors de prix. Les corps de métier sont débordés. Sans parler de l’absence totale d’actions politiques mises en place contre le réchauffement climatique. Nous avons bien compris que c’était trop tard, et qu’il nous faut à présent vivre en sachant que cela peut se reproduire, voire même être pire. Ça, ou une tornade, ou une tempête. Nul n’est à l’abri.

La maison sèche, il faudra encore quelques mois. Mais ça pue moins. C’est le bazar, on s’y fait. Nous avons encore notre maison, et au vu de ce qu’il s’est passé, c’est une chance. Nous ne manquons de rien, à part peut-être de sommeil, de repos, de quiétude. D’avancer dans les dossiers administratifs. Le temps passe, il fera son travail.

Mais cette nuit, il pleut fort, je ne peux pas dormir.

 

 

55040cookie-checkÀ un moment, la pluie s’est arrêtée.
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Belge&Brune

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2 thoughts on “À un moment, la pluie s’est arrêtée.

  1. Magnifique texte ! Émue, admirative, solidaire, j’espère que vous vous reconstruirez après cette épreuve qui, comme vous le pressentez, ne sera sans doute pas la dernière. Heureuse et impressionnée par la solidarité de tou.te.s ces inconnu.e.s qui ont fait un travail remarquable, souvent plus efficace que celui fourni par les “institutions” dites “compétentes” en pareilles circonstances. En colère contre les climatosceptiques mais aussi avec l’espoir que les leçons seront tirées de ce drame.
    Bien à vous

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