Il était une chanson… Et deux visions d’un “Monde Fou”

Voici une autre chanson qui aurait aisément sa place dans un Top 5 des chansons les plus reprises de tous les temps. Très prisée des candidats de télé-crochets; on enregistre également des versions, pour les plus célèbres, de Jasmine Thompson, Imagine Dragons, Twenty One Pilots, Seal ou encore Nicolas Sirkis, d’Indochine et Mylène Farmer…

Si on doit sa version la plus connue au poignant piano-voix de Gary Jules, en 2001; il serait vraiment (très) dommage d’en oublier sa version originale, née au début des années 80, en pleine période new wave…

 

Il était une chanson…

Mad World – Tears for Fears

 

 

Gary Jules

Gary Jules Aguirre Jr., de son vrai nom, est né le 19 Mars 1969 à Fresno en Californie. Auteur-compositeur-interprète, il va être approché en 2000 avec son complice Michael Andrews pour travailler sur la BO du film Donnie Darko. Un film mêlant science-fiction et thriller psychologique, réalisé par Richard Kelly.

Le personnage central de l’histoire, Donald “Donnie” Darko, est un adolescent en marge, très intelligent mais aussi, … Disons, un peu perturbé. Bon, pour sa défense, il échappe de peu à la mort. Après quoi, il voit apparaître un lapin géant au visage effrayant qui lui annonce que la fin du monde adviendra exactement dans : 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes. De quoi perturber le plus solide d’entre nous…

Science-fiction à part, le film aborde (avant tout ?) l’adolescence, côté sombre : les doutes, parfois existentiels, qu’elle engendre, le mal-être, la dépression, etc. Et le personnage de Donnie, brillamment interprété par Jake Gyllenhaal – tout en flegme et irrévérence pourtant – en est une parfaite incarnation.

La chanson phare du film est alors toute trouvée pour Gary et Michael. Afin de mettre ce ressenti en musique, ils vont reprendre le premier tube de Tears for Fears, sorti en 1982…

 

“Mad World”

Au début des années 70, à Bath, en Angleterre, se rencontrent Roland Orzabal et Curt Smith. Ces deux jeunes (ils sont tous deux nés en 61) passionnés de musique se lient rapidement d’amitié et feront leurs premières armes musicales à travers différents groupes de collège.

En 1977, Roland décide de monter son propre groupe, Graduate, dans lequel il sera chanteur principal, et invite Curt à venir y jouer la basse. Le groupe connaîtra un certain succès, mais se séparera en 80.

Curt et Roland vont rester ensemble cette fois et rejoindre la formation Neon. Mais les divergences musicales sont nombreuses et ils s’émancipent du groupe quelques mois après pour fonder le leur : History of Headheache.

Ils s’adjoignent les services de Ian Stanley (claviériste) et Manny Elias (batteur) mais vont rebaptiser leur groupe Tears for Fears en référence à la théorie du Cri primal du psychothérapeute Arthur Janov.

Ce sera d’ailleurs la thématique principale de leur premier album, assez sombre, The Hurting, qui sortira en 1983. Les premiers singles Suffer the Children (81) et Pale Shelter (82) – abordant les thèmes de la famille monoparentale, le lien à la mère et l’absence de père (décédé dans le cas de Roland) – passeront complètement inaperçus.

C’est avec leur troisième extrait, qui sort à l’automne 82, qu’ils connaîtront le succès. Et même un immense, au Royaume-Uni où ils trusteront les premières places ! Plutôt pas mal pour une chanson qui évoque les souffrances de l’enfance, la recherche de soi, voire la dépression.

2 salles…

Il est assez fascinant d’observer, plus que d’opposer, deux interprétations d’une même chanson. Dans les deux cas, le texte reste le même et parle d’une jeune personne, introvertie et vraisemblablement déprimée, qui ne trouve pas sa place dans ce monde (de) “fou(s)”.

Gary Jules et Michael Andrews, dirigés par l’ambiance sombre et mélancolique du film, vont jouer à fond la carte du Spleen. La musique est épurée, minimaliste : un mellotron qui imite un violoncelle, quelques discrètes notes de synthé, l’utilisation modeste d’un vocodeur en guise de choeurs pour accompagner la bouleversante voix de Gary…

Et il y a, bien sûr, cette mélodie au piano, obsédante, jouée par Michael. Une partition tout en accords mineurs qui contribue à nous faire ressentir, presque physiologiquement, le mal-être du personnage. Ici, la déprime est actée, assumée, extériorisée…

 

 

2 ambiances

La version originale de Tears for Fears, par contre,  est tout en paradoxes ! Si le cahier des charges instrumental – sur le papier festif – de la pop des années 80 est rempli, on ne peut s’empêcher de ressentir une gêne, un malaise : on peut danser, on a envie de danser, on danse déjà même !

Mais.

Ici, le synthé, omniprésent, est pesant. Les percussions, lourdes. Et le gimmick apporté par les cuivres ne semble servir qu’à souligner l’ironie dans l’interprétation de Curt Smith, l’une des rares chansons du groupe qu’il interprétera, car Orzabal ne trouvait pas le ton adéquat : “Il (Curt) la sublime…”.

Une voix, un ton, grave qui laisse entendre, fait comprendre, un sens profond dans des paroles singulièrement… Tristes ? Pourtant, on a plutôt envie de danser; comme s’il fallait intérioriser.

Et comme, souvent, “une image vaut mille mots”…

“Kind of funny… Kind of sad”

C’est à Michel Gondry (alors futur papa de Eternal Sunshine of the Spotless Mind) que l’on doit l’iconique – et très poétique – clip de Mad World version Gary Jules. Ce dernier est mis en scène sur le toit d’une école observant un groupe d’enfants jouer, dans une chorégraphie qui laisse deviner différentes formes (visage, voiture, oiseau…). Le clip vient contraster, disons plutôt atténuer, la gravité des paroles alors que l’on peut saisir une métaphore à travers ces enfants cherchant à redonner le sourire à un des leurs qui se sent exclu…

Côté Tears for Fears, dont ce sera le tout premier vidéoclip, la réalisation est confiée à Clive Richardson, qui s’était à l’époque distingué par son travail avec Depeche Mode. On y trouve Curt Smith enfermé chez lui et qui ne semble pas vraiment à la fête (de son propre anniversaire !). Enfermé, mais pas retenu. Plutôt “renfermé” alors, comme si on ne parviendrait pas à le sortir de sa carapace.

Dehors, il fait beau et on y trouve un Roland Orzabal qui danse (la Tecktonik ?!). Un Orzabal comme une ombre, un alter-ego, qui semble inviter – ou narguer ? – ce “pauvre” Smith.

Une dualité. L’ennemi intérieur. L’invisible, l’indicible… On est même plus sûr de savoir si la musique vient de la maison ou de l’extérieur…

Tout n’est qu’interprétation, bien sûr, et celle-ci n’est que la mienne. Mais puisqu’on est entre nous, j’aimerais vous faire part d’une métaphore importante commune aux deux versions :

 

 

La prise de recul…

La prise de recul signifie avant tout prendre soin de soi. Particulièrement dans les moments difficiles, il est important de savoir prendre de la distance sur les événements, se préserver. On peut aussi dire : prendre de la hauteur ! Après tout, cette expression colle parfaitement à la vision de Gondry, qui utilise un plan dit “en plongée” pour son clip ; et dont je soupçonne en être le vrai message de fond.

Et il y a cette phrase, forte, dans le refrain :

“The dreams in which I’m dying are the best I’ve ever had”*

* Les rêves dans lesquels je meurs sont de loin les meilleurs.

Il faut savoir que cette phrase n’est en aucun cas une suggestion à des pensées, encore moins des actes, suicidaires. Roland Orzabal, l’auteur de la chanson, se rapporte ici (toujours) à l’idée du psychologue Arthur Janov qui explique que “nos rêves les plus dramatiques sont ceux qui nous permettent le plus de relâcher la tension”.

Ainsi, le personnage de la chanson se sent alors littéralement mieux après un rêve morbide. Son inconscient, “prend du recul”…

Et pour l’heure :

Je vous invite à vous replonger dans les deux mondes, bien différents, d’une même chanson. Un texte, deux interprétations, qui demeurent plus à associer qu’à opposer comme un sens littéral et un autre figuré.

Et selon l’humeur, si vous préférez vous laisser porter quelques instants par la mélancolie de Gary Jules ou vous laisser aller à danser, à l’image de Roland Orzabal dans son clip, en exécution parfaite de la résilience.

Ou comme dirait Sénèque : “La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre à danser sous la pluie.

(À moins que ce ne soit Bob Marley..? Ou le mec d’Harry Potter, là, Fred Astaire… Ah je ne sais plus, maudit sois-tu Internet !)

 

Il était une chanson…

Mad World – Tears for Fears

 

 

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Brice

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