Alice Zeniter, “L’art de perdre” au Zénith littéraire.

Alice Zeniter est une romancière française qui, à 16 ans, publiait son premier livre. Aujourd’hui, elle en a 34 et elle est lauréate de nombreux prix littéraires majeurs dont le plus prestigieux est le Goncourt des lycéens en 2017, grâce à son sixième roman intitulé « L’art de perdre ». J’avoue humblement être passé complètement à côté à sa sortie. Je répare immédiatement cette faute et partage ma lecture avec ceux d’entre vous qui sont encore plus en retard que moi !

Alice Zeniter

« L’art de perdre » nous projette dans la vie d’une jeune française prénommée Naïma, qui tente de reconstituer l’histoire de sa famille, d’origine kabyle, en fouillant le passé de son grand-père Ali, ainsi que celui de son père Hamid. La tâche n’est pas simple car le premier est mort et le second est un taiseux, particulièrement lorsqu’il s’agit de parler de son enfance et des raisons qui ont poussé sa lignée à quitter l’Algérie pour la France.

« La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables. »

Alice Zeniter tresse pour nous une fresque familiale absolument captivante tout en nous ouvrant les yeux sur l’Histoire commune entre l’Algérie et la France. De la vie paisible dans les montagnes kabyles à la difficulté d’intégration dans les cités françaises, en passant par les trahisons, la guerre, les camps de transit : tout est passé en revue. Nous sommes confrontés à la détresse de ceux qui portent le double fardeau d’être à la fois harkis (pour ne pas dire traîtres) en Algérie, et immigrés (pour ne pas dire arabes) en France.

« Le racisme est d’une bêtise crasse. Il est la forme avilie et dégradée de la lutte des classes, il est l’impasse idiote de la révolte. »

« L’art de perdre » est un roman qui côtoie l’autobiographie. En effet, l’auteure est née d’un père d’origine kabyle et d’une mère française, à l’instar de son personnage principal, Naïma. C’est aussi l’histoire du silence et des non-dits qui hantent le cœur des familles déchirées par la guerre et par l’exil. C’est une recherche d’identité, une quête des racines familiales enfouies sous un terreau de honte, d’humiliations et de conflits de générations.

Le camp de transit de Rivesaltes (66)
Le camp de transit de Rivesaltes (66).
Les enfants du camp de Rivesaltes
Les enfants du camps de Rivesaltes.

Ce bouquin est passionnant à plus d’un titre. D’abord, il nous invite à mieux comprendre l’histoire de notre pays au travers d’une période dont nos manuels scolaires sont particulièrement avares. Et même lorsqu’ils osent quelques lignes, celles-ci sont clairement orientées et revisitent la colonisation, la guerre contre l’indépendance et les massacres qui en découlent, la décolonisation, le parcage des harkis dans des camps, etc… « L’histoire est écrite par les vainqueurs » clamait Robert Brasillach en 1944 dans « Frères ennemis ». On comprend ici que ce n’est pas si simple, et que l’histoire est surtout écrite différemment en fonction de l’endroit où l’on est né. Elle sert toujours un projet politique qui ne rechigne que rarement à cacher les saletés sous un tapis d’illusions et de promesses.

« La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d’accueil. »

Mais là où Alice Zeniter fait merveille, c’est qu’elle nous touche au cœur, même si nous ne sommes pas directement concernés par ce passé trouble. En effet, la réflexion à laquelle nous invite cet ouvrage est beaucoup plus générale qu’il n’y parait à la lecture de la quatrième de couverture. Si le parcours de cette famille est particulier, les relations décrites, parents/enfants et grands-parents/petits-enfants, sont relativement universelles. Ali, Hamid et Naïma nous rappellent au final certains membres de notre propre famille. Il n’est pas exclu non plus que nous nous reconnaissions nous-même dans l’un ou l’autre de ces 3 personnages.

« Ils veulent une vie entière, pas une survie. Et plus que tout, ils ne veulent plus avoir à dire merci pour les miettes qui leur sont données. Voilà, c’est ça qu’ils ont eu jusqu’ici, une vie de miettes. »

Enfin, je voudrais souligner la qualité de plume de l’auteure. Des descriptions poétiques des paysages kabyles à la fresque très documentée des évènements de 1962, des considérations sociétales et même philosophiques au style plus purement romanesque de la dernière partie du livre, l’écriture est à la fois ciselée et légère. On rentre très facilement dans le récit et l’on est porté par le rythme autant que par la précision du texte. Le talent d’Alice Zeniter est indéniable et il ne fait aucun doute qu’elle s’installe à la table des écrivain(e)s qui comptent et qui compteront dans les années à venir.

Les montagnes kabyles
Des montagnes kabyles

“L’Art de perdre” d’Alice Zeniter est disponible chez “J’ai Lu”

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L'homme des cavernes

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