Il était une chanson… Un livre et deux grandes autrices

Il était une chanson…
Wuthering Heights – Kate Bush

 

 

Février 1978 :

Dans une Angleterre bercée par le Rock, où le Punk est encore Roi malgré la menace new-wave grandissante, une jeune artiste mystérieuse et un brin déjantée va faire entendre sa voix de soprano, à contre-courant, sur un texte inspiré par une œuvre majeure de la littérature…

Kate Bush

Catherine Bush naît le 30 juillet 1958, à Londres, dans la banlieue de Bexleyheath.
Cathy est bercée par les activités artistiques, notamment musicales, qui rythment la vie familiale : sa mère, ancienne infirmière, pratiquait la danse irlandaise et son père, médecin, était pianiste à ses heures.
Ses deux grands frères n’étaient pas en reste : John, de 14 ans son aîné, était multi-instrumentiste et Paddy (aîné de 6 ans) se passionnait pour la poésie et la photographie.

Cathy s’ennuie à l’école… Cependant bonne élève, elle se distingue surtout dans l’écriture. À tel point que ses poèmes sont régulièrement publiés dans le journal de l’établissement scolaire.
Vers l’âge de 11 ans, son père lui apprend les rudiments du piano et ça sera le déclic ! Cathy se découvre une véritable passion pour l’instrument et se met à travailler plusieurs heures par jour sa technique, l’écriture et la composition ainsi que la maîtrise de sa voix.

À 13 ans, elle a déjà écrit une centaine de chansons et la famille Bush se rend compte que la petite dernière dispose d’un grand talent qu’il convient de choyer mais surtout, de promouvoir …

“High Hopes”

John compte, parmi ses connaissances, Ricky Hopper, qui travaille pour le label Transatlantic Records. Ce dernier va se servir de son carnet d’adresses mais ne trouve pas preneur auprès des maisons de disque.

Il va alors faire écouter les bandes son enregistrées par Cathy et son frère à un de ses amis musiciens, un certain David Gilmour, guitariste et chanteur du groupe Pink Floyd.


Gilmour s’avère intéressé et se présente chez les Bush en 1973. Cathy a alors 15 ans.
Elle va lui présenter une dizaine de chansons et Gilmour, conquis, l’invite dans son propre studio pour les enregistrer. Malgré la meilleure qualité des enregistrements, les portes des maisons de disques restent closes. Il va alors mettre la main à la poche pour financer une session d’enregistrement à Air Studio, sous la responsabilité de son ami Andrew Powell (connu pour son travail avec The Alan Parsons Project), et de l’ingénieur son Geoff Emerick qui a longtemps travaillé avec les Beatles.


À l’été 1975, pendant qu’il termine l’enregistrement de l’album Wish You Were Here avec Pink Floyd aux célèbres studios Abbey Road; Gilmour va profiter du passage de Bob Mercer, directeur général d’EMI, pour se porter garant de la jeune Cathy.

Séduit par les démos, Mercer va proposer un rendez-vous aux Bush père et fille durant lequel un contrat sera évoqué…

L’éclosion

En 1976, Cathy – qui préfère qu’on l’appelle Kate, maintenant – va quitter le cocon familial  et arrêter ses études, au grand dam de ses parents, pour se consacrer pleinement à la musique.
Elle signe le contrat avec EMI qui va lui accorder une avance de trois mille livres sterling. En échange des droits, la maison de disques s’engage à financer les coûts des futurs enregistrements. Mais Mercer estime qu’elle doit d’abord “mûrir”, en passant par l’expérience de la scène. Le groupe KT Bush Band va alors se créer et se produire pendant plus d’un an dans différents pubs de Londres.

En parallèle, Kate suit des cours de mime et de danse auprès de Lindsay Kemp qui fût aussi professeur (et amant) de David Bowie.
De nature introvertie cet apprentissage va avoir un effet émancipateur et beaucoup apporter a son jeu de scène.
En juillet 1977, à l’aube de son 19e anniversaire, Kate Bush va passer à l’étape suivante et entrer en studio pour enregistrer son premier album solo : Andrew Powell aux manettes, coproduit par David Gilmour, l’album s’intitulera The Kick Inside et comprendra 13 titres.

Afin de le promouvoir, EMI prévoit de sortir auparavant un 45-tours avec la chanson James and The Gold Gun , que Mercer juge “la plus accessible au plus grand nombre”.

Mais pour Kate, hors de question ! Le titre phare de son album sera la chanson qu’elle venait de finir et sur laquelle elle planchait depuis un moment :

“Wuthering Heights”

Ou : Les Hauts de Hurlevent est à l’origine un livre – en fait, l’unique livre – d’ Emily Brontë, qu’elle publie pour la première fois en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell.
Aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre, sinon un classique de la littérature, il avait choqué à l’époque par son manque de respect pour les conventions morales, sa violence et la noirceur de ses personnages et des situations.

C’est vers l’âge de 12 ans que Kate, passionnée de cinéma, tombe sur une adaptation télévisée. La romance entre Catherine Earnshaw et Heathcliff va beaucoup l’inspirer et nourrir son imagination mais ce n’est que quelques années plus tard qu’elle va en écrire une chanson, en dévorant le livre de Brontë.

Elle se découvre des points communs avec l’autrice, en dehors du prénom choisi pour la protagoniste principale du roman : elles partagent le 30 juillet comme jour de naissance, elles sont toutes deux assez – voir très – introverties (Brontë vivait en quasi-réclusion) et ce sont deux grandes féministes. C’est Virginia Woolf dans son essai Une chambre à soi qui parle le mieux de l’avant-gardiste Emily Brontë à propos :

“Quel génie, quelle intégrité il aurait fallu pour affronter toutes ces critiques, au beau milieu d’une société purement patriarcale, pour s’en tenir fermement à sa façon de voir, sans fléchir. Seule Jane Austen y est parvenue, et Emily Brontë (…) Parmi le millier de femmes qui écrivaient alors des romans, elles seules ignorèrent totalement les admonestations incessantes de l’éternel pédagogue – écrivez ceci, pensez cela (…) leur conseillant vivement, si elles voulaient être sages et remporter, comme je le suppose, quelque prix illustre, à ne pas dépasser certaines limites que le monsieur en question estime appropriées.”

Et c’est exactement ce à quoi Kate Bush était confronté (plus de cent ans plus tard !) à l’heure d’imposer sa chanson, son interprétation, de Wuthering Heights aux pontes d’EMI…

“Let me in..!”

Et elle aura bien raison de ne pas céder sur le choix de cette chanson qui synthétise tout ce que Kate est (et sera) artistiquement.
Pour les paroles, plutôt que de couvrir toute l’histoire du bouquin, elle va se concentrer sur un passage en particulier :

Attention ! Alerte spoiler !!!

Celui ou Catherine Earnshaw, immensément chagrinée d’avoir blessé Heathcliff, après avoir épousé un autre homme, va passer une nuit dehors, sous des conditions météorologiques catastrophiques, à sa recherche…
Kate s’immisce dans les pensées de “Cathy”, les imagine, les suppose alors et en résulte cette chanson puissante, romanesque et romantique… Enfin, dans le ton du livre…
Parachevée, si j’ose dire, par le solo de guitare joué par Ian Bairnson.
Le tout sera accompagné de deux vidéoclips :
Le premier qui…

Attention ! Alerte spoilers (même métaphoriques) !!!


… Fait apparaître Kate Bush aux yeux du monde entier vêtue d’une longue robe blanche, la transformant en fantôme de Catherine Earnshaw, sous quelques spots et fumée d’une scène plongée dans le noir.

Et le second, tourné pour la télévision américaine, mais qui finira par devenir le plus populaire mondialement: toujours vêtue de sa longue robe, mais rouge cette fois (symbolisant le sang, la passion et la vengeance, autres références directes au livre), la mettant en scène en pleine nature dans ce qui semble bien être les Landes sauvages et mystérieuses, décrites dans les Hauts de Hurlevent.

“You are the Dancing Queen…”

Quel que soit le lieu et la couleur de la robe, Kate nous offre une chorégraphie similaire, où seul les effets visuels disparaissent d’une version à l’autre. Pleine de grâce et un peu barrée, elle va mettre en avant, de façon spectaculaire, tout ce qu’elle a appris avec Lindsay Kemp mêlant burlesque, mime et danse contemporaine.

Les gestes sont larges et démesurés. Désinhibition des “Cathy”, à la fois Earnshaw et Bush, dérogeant aux stéréotypes de la féminité pour notre plus grand plaisir, coupable ou non… Mais qui n’aurait probablement pas été boudé par Emily Brontë.

Le single sera un carton et se paiera le luxe de détrôner ABBA et Blondie pour prendre la tête des Charts du monde entier pendant 4 semaines. Faisant de Kate Bush la première seule auteure – compositrice – interprète à atteindre ce rang.

EMI, faisant amende honorable via Mercer, offrira un piano tout neuf à l’artiste en guise d’excuses.

Il est à noter que l’album sortira plus tard que prévu en raison d’un désaccord sur l’image avec Kate qui, refusant d’être sexualisée, s’opposera à l’utilisation d’une photo qui soulignait son décolleté. Elle aura, là encore, gain de cause et l’album aura même 7 pochettes qui différeront selon les pays.

Et pour l’heure…

Je vous invite à (re)découvrir l’univers de Brontë à travers Kate Bush. Ou l’univers de Bush à travers Emily Brontë si vous préférez, mais un même titre…
Chanson qui, pour l’anecdote finale, est la “chanson ringarde” préférée du terrible Johnny Rotten des Sex Pistols et, je peux bien alors l’avouer, une des miennes aussi…

Wuthering Heights – Kate Bush

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Brice

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