Les malheurs de Sophie Germain

Sophie Germain est une mathématicienne oubliée de la fin du 18ème siècle. Son intelligence et son talent n’ont rien à envier à Thalès, Pythagore, Descartes, Pascal ou encore Newton. Son seul défaut, en tout cas celui qui fait qu’elle ne soit reconnue que par ses pairs et non pas par le commun des mortels, c’est qu’elle est née avec un vagin. L’histoire de Sophie est digne d’un roman (ou d’une série Netflix pour ceux qui préfèrent), et j’avais très envie de vous la faire connaître. C’est donc avec une détermination sans faille que j’ai fait de savantes recherches. J’ai fini par mettre la main sur l’objet le plus précieux pour découvrir une personne : son journal intime perdu ! Et je vous en livre ici les principaux extraits.

 

Portrait de Sophie Germain

(Bon ok, c’est absolument faux… Je l’ai juste imaginé mais je vous promets que j’ai bossé pour toucher du doigt la vérité. Et surtout sa vérité.)

 

1776

Je pousse mon premier cri le 1er avril. Un cri strident et tonique qui présage déjà mon côté rebelle et mon émancipation. Papa n’est pas un mauvais bougre, mais il ne peut s’empêcher d’être déçu que je sois une fille, sa deuxième. S’il savait que son troisième enfant ne sera toujours pas un garçon… Sa résidence ressemblera toujours à un gynécée !

Je m’appelle Sophie Germain et j’ai la chance d’être née dans une famille bourgeoise et cultivée. Mon père est un riche commerçant en tissus. A la maison, les murs sont tapissés de livres. Très tôt je plonge dans des lectures aussi captivantes qu’instructives. Mes parents remarquent très vite ma grande faculté de compréhension ainsi que de mémorisation.

 

1789

Dehors, la foule hurlante défile sous mes fenêtres et j’ai peur. Je ne comprends pas vraiment ce qu’il se passe et je vois bien que ma mère et mes sœurs ne sont pas plus rassurées. Seul papa semble naviguer calmement sur le fleuve bouillonnant de la Révolution Française. Il s’assoira même sur les bancs de l’Assemblée constituante en tant que député du Tiers-état. En attendant je me réfugie dans mes bouquins, et notamment dans l’encyclopédie de d’Alembert et de Diderot, dont nous possédons une superbe édition.

 

1793

La Révolution fait place à la Terreur, ce qui ne m’incite pas à sortir du cocon familial. Les tourments de l’extérieur contrastent avec la quiétude de ma chambre. Cloitrée par nécessité mais sans que cela ne me coûte, je passe mes journées et une partie de mes nuits à étudier. Je lis les écrits de Cousin, le célèbre mathématicien et je me délecte de la biographie d’Archimède. Toutefois, certains ouvrages m’échappent encore du fait de mon ignorance du latin et du grec. Qu’à cela ne tienne : j’apprends ses deux langues en moins d’un an ! Quel plaisir de pouvoir enfin me plonger dans les textes de Newton, Euler ou encore Gauss.

 

Plume et bougie

 

1794

Mon père commence à comprendre que mon destin n’est pas celui d’une femme au foyer. S’il compte me faire suivre les traces de ma mère, il se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Il en est même réduit à me confisquer les chandelles que je brûle pour étudier, la nuit. Il sous-estime clairement ma motivation à devenir une mathématicienne. Je sais bien que c’est un milieu d’hommes, hermétiquement fermé aux femmes, mais qu’importe ! Je parviens à me procurer les cours dispensés par l’Ecole polytechnique en usurpant le nom d’Antoine Auguste Le Blanc, un ancien élève. Devant tant d’opiniâtreté, papa baisse les bras et finit même par m’encourager.

 

1795

Les professeurs de l’Ecole polytechnique incitent leurs élèves à présenter des observations par écrit, pour commenter les cours. Je suis ainsi contrainte d’adresser les miennes au professeur Joseph-Louis Lagrange en signant « Monsieur Le Blanc ». Malheureusement, le subterfuge ne fonctionne qu’un temps. Impressionné par la justesse et la précision de mes analyses, Monsieur Lagrange n’en est pas moins dupe sur la rondeur et la douceur de mon écriture féminine. Il découvre le pot aux roses et je comprends que je suis foutue. Sans les livres, les mathématiques, les sciences, ma vie n’a aucun sens. Je suis invitée à une rencontre informelle et, contre toute attente, Maître Lagrange ne s’offusque pas à la confirmation de mon genre. Il se montre compréhensif et même volontaire pour m’aider à progresser encore.

 

1798

Jean-Louis Lagrange est non seulement devenu mon mentor, mais c’est aussi un ami. Nous passons désormais des heures, pendant son temps libre, à étudier ensemble. J’acquiers chaque jour un peu plus de connaissances que la veille, ce qui me permet d’être plus créative dans mon approche des recherches scientifiques. Je me passionne désormais pour la théorie des nombres, qui est la source de toutes bases mathématiques.

Mes parents et mes sœurs sont fiers de me voir réussir dans un domaine dédié aux hommes, cela ne fait plus aucun doute. Pourtant, ils s’inquiètent du fait qu’à 22 ans, je ne sois pas encore fiancée. J’avoue volontiers ne pas être le moins du monde attirée par la beauté d’un homme. Seule l’intelligence n’a d’intérêt à mes yeux. Il y a bien eu ce beau garçon, au corps svelte et élancé, au catogan blond et soyeux que j’ai croisé lors d’une de mes rares sorties. Il répondait au prénom exotique de Johan, mais nous en sommes restés à des échanges de regards appuyés et des sourires rougissants.

 

1801-1804

Mes journées sont rythmées par la lecture des « Disquisitiones arithmeticae » du grand mathématicien Carl Friedrich Gauss. J’en oublie parfois de manger et souvent de dormir. Je suis tellement passionnée par ce livre et les recherches qu’il contient, que je me paye le culot d’envoyer un long courrier à son auteur. Je lui fais part de mes propres études, des remarques que m’inspirent les siennes, et des conclusions que je tire du théorème de Fermat. Par prudence, je signe cette première missive « Monsieur Le Blanc ». Cette correspondance enthousiasmante durera 15 ans.

 

Tableau de mathématiques

 

1805-1815

Voici les dix années les plus excitantes de ma vie. Le théorème de Fermat m’obsède littéralement. Celui-ci stipule qu’il n’existe pas de nombres entiers strictement positifs x, y et z tels que xn + yn = zn dès que n’est un entier strictement supérieur à 2. Je propose à Gauss une méthode pour le résoudre, laquelle s’avèrera être juste. Malheureusement, la misogynie institutionnelle ne me permet pas de publier ce théorème. Mon indécrottable optimisme me laisse pourtant imaginer qu’il finira un jour par porter mon nom.

En parallèle, j’entreprends des travaux sur l’élasticité des corps. Ce sujet, évoqué de façon un peu trop marginal par mes confrères, devrait clairement prendre une place centrale dans les études mathématiques. C’est en tout cas mon opinion et je m’y emploie corps et âme.

 

1816

Le travail paie, qu’on se le dise ! Je suis la plus épanouie des femmes. Les amis de mon père et certains voisins imaginent que je suis malheureuse à cause de mon statut de « vieille fille », mais ils se trompent grandement. Le bonheur est ailleurs. Le mien, en l’occurrence est dans mon admission à l’Académie des Sciences ! Je suis admise ! J’ai beau l’écrire, le dire, le crier, le chanter, je n’en reviens toujours pas.

Du coup, mon acharnement aux études est décuplé. Je bûche telle une forcenée et je soumets 3 mémoires, pour la première fois de ma vie sous mon vrai nom. Miraculeusement, ils sont tous accueillis avec enthousiasme. Ma théorie mathématique portant sur l’élasticité des corps remporte même un grand prix de l’académie. Celui-ci doit m’être remis lors d’un somptueux banquet de fin d’année. Seulement, le secrétaire de l’institut a malencontreusement oublié de m’envoyer le carton d’invitation… Sans quoi, j’aurais été la première femme à recevoir une telle distinction. Les grands pontes n’épargneront décidément jamais le sexe soi-disant faible.

 

1817-1828

Quelque peu désabusée par un tel manque de considération, je me détourne partiellement des mathématiques. En effet, mes lectures de jeunesse m’ont également ouvert aux questionnements sur le sens de la vie. Je m’oriente ainsi vers la philosophie. J’écris de très nombreux textes regroupant mes pensées, mes réflexions sur la créativité dans les arts et les sciences, mes analyses des grandes œuvres littéraires, etc… Je renonce toutefois à les assembler en recueil à des fins de publication. J’ai suffisamment été humiliée comme ça, pour ne pas essuyer un nouveau refus.

 

1829-1831

Depuis de nombreux mois déjà, je souffre de très fortes douleurs dans la poitrine. Elles ne me laissent que très peu de répit, à tel point que, moi qui ai toujours préféré l’automédication à la consultation médicale, je dois me résoudre à voir un spécialiste. Et le couperet tombe : on me diagnostique un cancer du sein. Décidément, mon statut de femme ne m’aura apporté que des malheurs. J’ai bien conscience qu’il ne me reste que peu de temps à vivre, c’est pourquoi je ne veux plus en perdre. C’est pour cette raison que je décide, à regret, de cesser la rédaction de ce journal. Je dois me consacrer à mettre de l’ordre dans mes écrits. Parce que même si l’accès à la postérité me semble interdit, je me dis que peut-être les générations futures tomberont sur mon travail et qu’il sera reconnu à sa juste valeur. Pourquoi pas par le biais de ce journal intime d’ailleurs, qui sait ?

 

Académie des Sciences

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L'homme des cavernes

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