« Feel good », la fabuleuse histoire d’un braquage intellectuel

“Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes.”

Au départ, il y a Thomas Gunzig

Ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime ce que fait Thomas Gunzig. Plus précisément, j’aime ce qu’il écrit, de ses bouquins à ses chroniques, en passant par ses contributions au théâtre (Cold Blood notamment) et au cinéma (Le Tout Nouveau Testament). C’est un auteur belge, et c’est mon auteur préféré.

Est-ce légitime d’écrire un article sur son auteur préféré ? Ne serait-ce pas là faire un étalage malsain de mon idolâtrie ?

Et puis après tout, pourquoi pas ? Je plante le décor, j’assume mon manque d’objectivité chronique, et vous en faites ce que vous voulez.

Je ne connais l’homme que via des échanges drôles et mal orthographiés sur Twitter (il dit être dyslexique, je n’y connais rien, mais j’ai plutôt l’impression qu’il a juste une mauvaise orthographe).  Il se dit dans les interviews, qu’en-dehors de l’écriture et d’une originalité capillaire, ce qui caractérise Gunzig, c’est sa propension à sculpter son corps (hé oui, sous son éternel pull noir col roulé se cache une musculature digne d’un James-Bond-sortant-lentement-de-l’eau-dans-un-petit-maillot-bleu).

Monsieur écrit et fait des pompes, c’est déjà pas mal original, à mon sens.

Thomas Gunzig, auteur-sculpteur de corps
Source: levif.be

L’auteur, en revanche, je connais bien : c’est un style, c’est un concept. C’est du jamais vu ailleurs. C’est un monde en soi.

Ses chroniques radio (le mercredi matin sur La Première) sont généralement à pisser de rire. Ce type bafouille, s’emballe, et parle mieux de la Belgique que n’importe qui d’autre, avec tellement de clarté et de tendresse que je suggère qu’on le nomme Miss Belgique pour représenter notre petit pays compliqué.

Exemple (personnellement, je peux écouter cette chronique 10X, je rirai toujours autant) :

 

Ensuite, il y a LE roman de Thomas Gunzig

Il y a un roman que j’ai particulièrement adoré:  « Feel Good ».

J’ai été marquée par ce bouquin, qui parle d’un homme et d’une femme vivotant dans la situation financière appelée “tout juste”, et qui sombrent dans la pauvreté, qui se rencontrent alors qu’ils sont au plus bas (en prenant systématiquement de mauvaises décisions), et qui décident de s’en sortir par un moyen encore jamais imaginé jusque-là: un braquage intellectuel.

Les pauvres qu’on ne voit pas

A mon sens, « la pauvreté », terme regroupant un ensemble de facteurs plus ou moins objectifs, est incarnée de manière extrêmement précise dans ce roman.

La dualité de la société dans laquelle nous sommes nous enjoint à classer dans une case, les riches (belle maison, belle voiture, belle montre) et dans l’autre,  les pauvres (les SDF). La classe moyenne étant généralement intégrée dans les « riches mais pas assez à leurs yeux » (maison bof, montre bof, voiture bof, mais tout ça quand même).

Dans “Feel Good”, on décrit la catégorie des Invisibles : ceux qui ne sont pas encore à la rue. Ceux qui mangent encore. Mais qui comptent chaque euro dépensé, ceux qui sautent des repas, ceux qui ne dorment plus par crainte de perdre leur logement. Ceux qui bossent pour gagner une misère et qui ne s’en sortent pas.

Cette catégorie, « Feel Good » en explore les moindres recoins.

Tous les politiciens devraient le lire.

On devrait leur faire passer un examen sur des passages précis, et ce AVANT qu’ils ne se lancent dans une campagne pour se faire élire. Pour un ancrage dans le sol : celui de la majorité des gens qu’ils représentent, mais dont ils ne savent rien.

C’est beaucoup plus parlant que “La pauvreté pour les nuls” !

Connaître le prix des choses. Comprendre comment démarre l’engrenage, la descente, son inexorable et insupportable descente. Pour lutter contre cela, il faut d’abord comprendre, n’est-ce pas ? Ceux qui ne savent pas (c’est à dire, actuellement, environ 98% des politiciens, selon ma propre estimation scientifique), comment pourraient-ils prendre les bonnes décisions ?

Un roman qui parle de gens pauvres, et c’est quand même drôle

Attention ! Le roman n’est pas triste, il est joyeux ! Les personnages sont complètement déprimés, mais c’est drôle ! (Oui, ça, c’est le petit côté surréaliste des Belges. À ce titre, Gunzig est un magicien). Chacun de nous se reconnaîtra dans Alice ou Tom. Celui qui aurait voulu, qui n’a pas pu. Celle qui a rêvé, et dont la réalité n’est pas exactement ce qu’elle avait imaginé. C’est une écriture particulière: très accessible, cela se lit vite, et avec délectation. Certains passages sont particulièrement savoureux (je pense à celui où Alice, l’estomac vide, rencontre une amie d’enfance très aisée et lui demande de l’argent).

Mais si on se marre, c’est aussi un reflet de l’être humain particulièrement clairvoyant.

Et puis, comme vous allez tous acheter le bouquin, je ne voudrais pas spoiler, mais la situation dramatique prend soudain une tournure particulièrement jouissive. C’est l’histoire d’un braquage, oui, mais un braquage tout doux.

On sourit beaucoup (oui, « Feel Good » est un « feel good » à sa manière), et à la fin, on se dit que, comme nous sommes tous aussi banals que les héros de ce roman, il nous sera donc possible, à nous aussi, de vivre quelques « happy ends » avant de claquer la porte du monde une bonne fois pour toutes.

 

 

Si cette critique littéraire vous a plu, je vous invite à consulter

 

 

 

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