Si j’étais l’étrangère

J’avoue, je suis perdue

Il y a des sujets sur lesquels je n’aime généralement pas m’exprimer, parce que j’ai la sensation de marcher sur des œufs et de ne pas être suffisamment sûre de moi et de mes opinions, qui sont par ailleurs très influençables et influencées.

Il s’agit principalement du féminisme, et du racisme.

Ces deux notions se rejoignent par certains points. On m’a dit, un jour, que pour savoir si un propos était machiste, il fallait remplacer « femme » par « noir » et analyser si cela posait problème.

Déterminer si tel acte ou telle parole est raciste  (une polémique belge actuelle concerne Annie Cordy et les paroles de sa chanson « Cho Ka Ka O »  – « Chaud cacao, chaud chocolat, si tu me donnes des noix de coco, moi je te donne mes ananas… »).

Dans cet exemple concret, je ne sais pas me prononcer. Est-ce que je trouve ceci raciste ? Non.

Ai-je raison ?

Aucune idée. Vraiment ! Je suis totalement perdue dans tout ceci. J’ai tendance à trouver ceci grotesque, mais je suis quasi persuadée que si j’ai une explication claire, je peux changer d’avis.

Ma seule certitude :  catégoriser quelqu’un en fonction de sa couleur de peau ou de son sexe, ou même de son orientation sexuelle, n’est pas humain. Voilà.

J’ai découvert quelque chose …

Laissez-moi vous raconter une petite aventure qui m’était arrivée il y quelques années, alors que je rejoignais mon ami de longue date, Manu, en Espagne, pour des vacances.

(C’est le moment où j’insère une photo de ces vacances, ça vous sortira momentanément de votre salon)

racisme

Manu est Espagnol de souche, (« Valenciano », préciserait-il s’il me lisait).  Il est musicien, percussionniste.

A ce titre, il possède une ouverture d’esprit sur le monde, particulièrement musicale.

Un soir, alors que nous partageons des tapas dans un restau, je me moque gentiment des deux types qui sont ivres morts au bar. Ils ne tiennent plus debout et peinent à sortir de l’établissement.

Manu se tourne vers moi. Il soupire : « Ben oui. Des Latinos. »

Ah ?

« Une fois qu’ils ont fini de bosser, ils vont au bar, ils boivent toute leur paie, puis après ils rentrent, bourrés au volant, ils s’en foutent. Souvent, ils vont tuer des gens sur la route. »

Je me dis intérieurement qu’au vu de son mépris, Manu n’aime vraiment pas l’ivresse au volant et que ça l’énerve beaucoup.

Un peu plus tard, nous papotons à propos de la maison qu’il loue à des touristes, l’hiver. Des gens sont venus la visiter durant l’après-midi.  Mais, me dit-il, « Ils sont Latinos , alors c’est hors de question de la leur louer ».

Je suis interdite. Pardon ?

« Tu sais, les Latinos, ils ne respectent rien, ils boivent comme des trous, ils salissent tout, ils font du bruit. »

Estomaquée par les propos de mon ami, je lui réponds doucement : « Ils sont tous comme ça ? ».

« Oui. C’est bien connu. »

Il s’énerve : « Tu n’as pas l’air bien. Pourquoi ? Si le fait que je refuse de leur louer ma maison est considéré comme raciste, alors, je suis raciste. »

… Mon ami tenait des propos racistes !

Je rétorque qu’en effet, il s’agit de racisme, et que je ne m’y attendais pas du tout.

–  Sais-tu que, chez nous, les Nord-Africains sont des voleurs ?

– … Foutaises, rétorque-t-il. Il y a beaucoup de Marocains, ici. Ce ne sont pas des voleurs. Ils m’ont beaucoup appris, en musique.

–  Eh bien, en Belgique, les Arabes sont tous des voleurs. Ah ! Et les Africains sont fainéants.

–  Mais enfin pas du tout ! Justement ils font les tâches ingrates que les Espagnols refusent de faire. Ils sont très courageux !  Les Tunisiens et Turcs aussi, d’ailleurs.

–  Pourtant, Manu, dans MON pays, les Arabes sont des voleurs, et les Africains, des fainéants. Tous. C’est pourquoi, dans la société dans laquelle je vis, on refuse souvent de confier quoi que ce soit à un Arabe, et on fait en sorte de ne pas embaucher d’Africains, sauf si c’est pour les exploiter, évidemment.

–  Je commence à comprendre ce que tu me dis.

racisme

Imagine. IMAGINE !

–  Imagine qu’il y ait une guerre civile. Tu dois fuir. Les Espagnols arrivent massivement en Belgique. Comment penses-tu que tu vas être accueilli ?

–  Bien, je suppose. Les Belges adorent l’Espagne.

–  Les Belges adorent aussi aller au Maroc et en Turquie pour visiter, faire du troc pendant trois jours et s’étaler au bord de la piscine de l’hôtel. Peut-être que les Espagnols sont bien considérés du moment qu’ils ne sont pas trop nombreux. En cas de guerre, de sécheresse, de famine, il y aurait beaucoup d’Espagnols dans notre pays. Et peut-être que, soudain, vous deviendriez un peuple « agressif » ou « violent ». Et pas très travailleurs. Dans le même ordre d’idée, si les Wallons (les Belges francophones – vous avez vu, les Français, je m’adapte) devaient fuir ?

Pour l’instant, les intellectuels français adorent notre surréalisme et notre autodérision, mais les Wallons sont déjà considérés par les Flamands comme les idiots heureux, inefficaces et corrompus du pays. Si on arrivait tous en masse, je doute que l’on soit encore considérés comme « adorables ».

–  Je pense avoir compris le message. Je vais rappeler le type. Je vais voir, au feeling, comme je fais d’habitude.

Comme l’Europe se félicite de 70 ans de paix comme s’il s’agissait d’une sorte de miracle, je préfère me préparer psychologiquement. Il se peut qu’un jour, je sois persécutée parce que, disons, j’ai une toilette sèche, ou que je suis athée, encore parce que je suis brune.

Et si un jour, je devais chercher refuge dans un pays en paix. Pour rester en vie.

Je me demande quels défauts on m’attribuerait,  si j’étais l’étrangère.

 

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Belge&Brune

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One thought on “Si j’étais l’étrangère

  1. En voilà, une étrange idée que de remplacer “femme” par “noir” pour savoir si c sexiste. C est là une façon bien particulier d effacer les femmes noires de l équation, attitude que le féminisme dit mainstream/universel/blanc/civilisation adopte systématiquement tant dans l action que l organisation et dans la façon de raconter l histoire du mouvement. Il en est de même pour ceux qui disent que les femmes (sous étendu femmes blanches) sont traité comme des esclaves (sous étendu des noirs esclavagisés) car ça revient à invisibiliser ceux qui ont été esclaves dont des femmes. C entre autre en opposition à ce type de positionnement que l afro-feminisme à vu le jour de façon formelle dans les années 70 et de façon informelle depuis beaucoup plus longtemps comme le conte de façon magistrale le livre “ne suis je pas une femme?” De bell hooks.

    Pour savoir si c sexiste il faut remplacer femme par homme, voir si le propos ou attitude serait le même si l objet était un homme. Pour savoir si c raciste il faut remplacer noir.e par blanc.che, voir si le même proposbou attitude est tenu envers des une personne blanche.

    Divers podcasts sont éducatif sur ces 2 sujets, sur l un ou sur l autre. les plus complets, au cas où il ne vous serait pas connu, sont kiff ta race, quoi de meuf (approche ces sujets par le prisme de la pop culture: film, série, livre, podcast) mansplaining, les couilles sur la table, les enfants du bruits et de l odeur. Yesss podcast à la particularité de célébrer les victoires tout en donnant des idées de répliques efficaces.

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