Les RACINES d’Isabelle CARRE

Il est un livre qui cartonne et qui libère enfin la parole des victimes d’inceste. « La familia grande » de Camille Kouchner est une déflagration. Petit à petit, les langues se délient et les prédateurs ne dorment plus sur leurs deux oreilles. La peur est en train de changer de camp et c’est très bien ainsi.

isabelle carré les rêveurs

L’une des personnalités qui ont réagi à la lecture de ce bouquin est Isabelle Carré. Elle qui n’est sur aucun réseau social, qui est peu présente dans les médias, y compris pendant la promo de ses films et qui revendique sa discrétion : « Je suis une actrice connue, que personne ne connaît ». Elle explique avoir été très émue en dévorant ce livre, lequel fait « écho à un moment de son adolescence où elle reçut les confidences d’une personne proche ». En tombant sur ce témoignage, j’ai immédiatement eu envie de relire son livre à elle, « Les rêveurs », sorti en 2018.  Parce qu’Isabelle Carré y évoque ses parents, ses frères, ses fêlures, son parcours chaotique et les non-dits qui l’ont construite, jusqu’à l’amener à prendre la parole pour défendre la cause des enfants meurtris dans leurs chairs.

J’ai souvent eu l’occasion de lire des bouquins d’acteurs ou de chanteurs. Je ne parle pas de ceux qui signent leurs livres sans les avoir écrits. Ecrivain est un métier unique et cela ne s’improvise pas. Peu d’artistes peuvent se targuer d’avoir la double casquette. Isabelle Carré, elle, est une auteure née. La première chose qui saute aux yeux, en parcourant son texte, est la qualité de son écriture. Elle ne ressemble à aucune autre. Son style est à la fois poétique et visuel. Elle enchaîne les chapitres sans aucune chronologie, nous emmenant avec elle au gré de ses souvenirs. Ainsi, la narratrice a tantôt 16 ans, tantôt 40 et parfois même 3 ans. Elle réussit la prouesse d’adapter son récit et la maturité de son ressenti à l’époque qu’elle évoque. C’est touchant et extrêmement troublant de vérité.

 

« Les journalistes me trouvent toujours les deux mêmes qualités : discrète et lumineuse. »

 

Une chose est sûre, Isabelle Carré est non seulement une actrice différente, mais également une femme à part. On comprend pourquoi lorsqu’elle nous présente sa famille.

Sa mère est issue d’une famille bourgeoise et a vécu son enfance dans un château. L’adolescence à peine terminée, elle rencontre un jeune homme un peu plus âgé qu’elle et en devient immédiatement amoureuse. Ils se voient en cachette mais la demoiselle tombe rapidement enceinte. Ce sont des choses qui ne se font pas dans ce milieu. On la cache donc dans un appartement de banlieue pour qu’elle termine sa grossesse et abandonne le bébé, ce qu’elle ne pourra jamais se résoudre à faire. Cette décision va l’éloigner de sa famille et la faire tomber dans une dépression dont elle ne pourra jamais vraiment se départir. Elle parvient quand même à rencontrer un homme, étudiant aux Beaux-Arts, qui acceptera d’assumer le rôle de père pour le petit garçon qui échappe ainsi à la DDASS.

 

« Ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va. »

 

Ce Quat’zarts sera donc le père d’Isabelle, qui naîtra 2 ans après son demi-frère. Après ses études, il fonde une agence de design avec un certain succès, puisqu’il travaille, entre autres, pour Pierre Cardin. Malgré leurs 4 enfants, le couple bat de l’aile, et pas seulement à cause de la dépression de madame… En effet, le père de famille cache au monde, autant qu’à lui-même, son homosexualité. Il a un comportement plutôt original, mais ses proches mettent ça sur son « côté artiste ». Il passe de plus en plus de temps avec des « copains », jusqu’à ce qu’il se fasse surprendre dans son atelier dans les bras d’un homme.

 

isabelle carré 2

« “Au pied de l’arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor “, nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d’un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu’une enfance de rêve. »

 

Alors comment s’épanouir au cœur de cette famille, encadrée par une mère dépressive et un père qui se cherche ? Isabelle enfant est plutôt clairvoyante en notant, un peu naïvement certes, l’originalité de ce cocon. Mais cela ne va pas sans conséquence. A l’âge de 3 ans, sans trop savoir pourquoi, elle saute par la fenêtre de l’étage d’une maison de vacances. Elle échappe de peu à la paraplégie. Elle rêve de devenir danseuse étoile, mais se rend rapidement compte qu’elle n’a pas la grâce ni le talent nécessaire. Malheureuse dans sa vie de jeune fille, elle tente de se suicider à l’âge de 14 ans. Elle passe quelques mois dans un hôpital psychiatrique où elle rencontre des ami(e)s et où, surtout, elle se découvre elle-même.

 

« Il y a des chocs silencieux, presque invisibles, qui modifient entièrement le fragile équilibre d’un être, et passent pourtant inaperçus. »

 

Fort heureusement, les découvertes du théâtre puis du cinéma vont la sauver. Sa vie prend un véritable tournant à l’âge de 15 ans, quand à la suite de la séparation de ses parents, elle décide de vivre seule dans un appartement financé par son père. C’est en s’éjectant du fil étroit de funambule, que constituait son univers familial, qu’elle trouvera enfin son équilibre. Elle transformera petit à petit son mal-être pour en faire une force incommensurable. Le jeu et la scène, plus que des exutoires, deviendront sa raison d’être, sa façon d’exister.

 

« Comme la Camille de Musset, je m’exerçais à travers d’autres vies à ne plus avoir peur de la mienne. »

 

Ce livre est présenté par l’éditeur, et par l’auteure elle-même, comme un roman. Mais il n’est pas besoin d’être devin pour comprendre qu’Isabelle Carré nous livre ici des instants de sa propre vie. Les chapitres en sont des bribes, des pièces savamment mélangées d’un puzzle qu’elle nous propose de reconstituer. On s’identifie, on pleure, on sourit, et l’on entend sa voix que l’on connaît tous, prendre des intonations d’enfant et d’adolescente pour nous conter ses fêlures, ses aspirations et ses rêves. C’est attendrissant. C’est bouleversant. C’est illuminant.

 

isabelle carré

 

« Les rêveurs » est disponible chez Grasset et en livre de poche.

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L'homme des cavernes

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