“La Maison”, d’Emma Becker : la pute, le client et le désir

J’ai eu envie d’en parler

Bon, je ne suis pas critique littéraire.

Je n’ai aucune légitimité pour dire « lisez ce livre » ou « ne lisez pas ce livre », vraiment. Si on devait se dire qu’on a les épaules pour valoriser un bouquin sous prétexte qu’on lit beaucoup, je serais parmi des millions à donner mon avis sans qu’on me le demande (oh mais attendez un peu … Ce n’est pas ce qu’on trouve sur Babélio ?).

Je pense souvent à ces pauvres auteurs qui doivent consulter frénétiquement les commentaires de lambdas comme moi à propos de leurs livres.

Frissonner quand c’est mauvais. Avoir envie de pleurer. Sourire quand c’est positif. Ces commentaires en ligne, comme autant de notes attribuées,  formulés avec éloquence : « Nonobstant sa passion à peine voilée pour les trop jeunes filles, l’auteur parvient à refléter une rare poésie aussi légère que la rosée du matin », ou encore de simples « c’est nul à chier ».

Ce préambule pour vous dire que j’ai bien conscience d’être une lectrice parmi tant d’autres, et c’est à ce simple titre que je me permets de vous parler d’une œuvre littéraire.

J’ai adoré « La Maison », d’Emma Becker.

J’aurais aimé détester Emma Becker

Je suis un peu curieuse, alors je vais souvent voir les photos des autrices, surtout quand elles sont très jeunes. C’est une curiosité assez mal placée. Plus précisément, c’est de la jalousie.  J’aurais tellement voulu écrire un roman, un jour, et la vérité, c’est qu’il n’y en aura jamais.  Alors quand je vois une autrice PLUS JEUNE QUE MOI qui sort un chef-d’œuvre, j’aime à me dire « ouais, mais ELLE EST MOCHE » (un genre de compensation, voyez, on ne peut pas tout avoir, le talent et la beauté).

Mais Emma Becker, elle est jeune, elle écrit formidablement bien, et en plus elle est vraiment très jolie. Voilà, comme ça, vous savez : la vie est injuste. Elle répartit beaucoup trop mal les qualités, et c’est ainsi qu’on retrouve des gens non seulement magnifiques, mais aussi intelligents, talentueux, probablement sympas, voire riches, tiens, ça c’est le pompon.

 

Bon, et ce bouquin on y vient ?

Déjà, les chapitres sont sous la forme de titres de musique, que j’apprécie tous, parce que totalement mon style (de White Stripes aux Pixies en passant par les Bee Gees). Anecdotique, certes, mais si vous deviez choisir une musique pour lire cet article, je vous conseillerais ceci. (Pixies “Is She Weird”)

Emma Becker a passé deux ans dans une maison close en Allemagne. Dans le but d’écrire sur la prostitution. C’est dire le degré d’investissement dans son œuvre. Mais elle en a d’autant plus de légitimité d’en parler, et d’en parler bien.

« La Maison » a reçu de très nombreux prix littéraires. Je précise pour les personnes pour qui ça ne devrait pas être important, mais en fait, si (je parle des gens comme moi, qui se disent “si telle œuvre a reçu un prix, c’est que ce doit être bien”. Honnêtement : j’ai lu des tonnes de bouquins qui n’ont pas eu de prix et qui étaient géniaux, et aussi des bouquins ultra primés que j’ai détestés.)

“Le désir est le désir de l’Autre”  Jacques Lacan

A travers la prostitution, ce livre nous parle du désir féminin. Et du – très difficilement atteignable – plaisir des femmes, dans sa complexité. Du plus vieux métier du monde qu’elle a parfois adoré pratiquer, parfois détesté, comme nos élucubrations au bureau, en somme, sauf qu’il s’agit de journées de baise. Comment on désire encore son amoureux, après une journée comme celle-là ? Comment vit-on le fait d’être une pute ? Quelle tendresse se crée avec les clients ? Est-ce vraiment ce monde sordide que l’on nous présente en image au cinéma et dans les médias ?

Au-delà de la prostituée, la femme. Dans toute sa splendeur, dans ses désirs avoués en toute simplicité, dans sa volonté de plaire, partout, tout le temps, son amour des hommes, son amour des femmes. La sublimation de leurs corps.

Avec beaucoup de tendresse, elle raconte ses collègues de travail au travail, après le travail, avant le travail. Qui sont ces femmes que l’on aime tant décrier et dont le métier provoque tant de honte ? La pipe est-elle tellement différente si on la paie ? Est-ce misérable de payer pour une relation sexuelle ? Qu’est-ce les hommes recherchent ? Tous ces questionnements en filigrane, reflétant les parts d’ombres et de lumière de l’Homme, avec beaucoup de simplicité et de tendresse.

Parce que s’il y a une femme qui se fait payer « pour ça », il y a un homme qui paie « pour ça ».

Ce rapport entre le corps-produit et l’humain-client est décrit sans pudeur, ni misérabilisme malsain.

Dans l’interview (passionnante) de France Culture du 15/09/2019 (retrouvez l’interview ici ) j’ai retenu ceci :

« Pour moi, le sexe est le dernier bastion d’apolitisme que l’on a dans l’existence. Il ne devrait pas y avoir de politique. Malheureusement, il y en a, on réfléchit beaucoup en ce moment à « Qui domine qui ? » « Qui est soumis à qui ? » Mais moi la question de l’égalité dans le sexe ne me fait pas bander. Ce que je trouve très excitant en revanche c’est à quel point la personne qui avait les rênes soudain les lâche, que l’on puisse se réinventer constamment. Que les hommes puissent assumer cette part de féminité dans le sexe, que les femmes accèdent à cette part de pouvoir, de masculinité, et qu’au fond, tout le monde s’en foute. Je pense que la porte de la chambre à coucher devrait rester fermée à toutes ces considérations hystérisées de domination et de soumission. » Emma Becker

« La Maison » est un bouquin rempli de bite, de chatte, de queue, de cul, sans jamais tomber pour autant dans le vulgaire.

Moi, j’ai lu beaucoup d’amour.

Du cinéma et des putes …

Cela m’a fait penser à ce film, « Fille de joie », de Frédéric Fonteyne et Anne Poulicevich.

Un portrait de trois femmes « comme les autres », qui partent bosser le matin après avoir embrassé leurs enfants, qui se prostituent la journée, et qui rentrent fourbues, le soir. Une histoire d’amitié très forte entre ces filles. L’aspect tragique des situations est atténué par toute la tendresse du regard des réalisateurs qui sera posé sans jugement, et la force du jeu de ces actrices absolument fabuleuses et belles. « Fille de joie » est ce que l’on appelle un film d’auteur. Mais ne vous laissez pas décourager par cette appellation : il y a du rythme, des dialogues savoureux, et beaucoup, beaucoup d’émotions.

filles de joie

 

C’est la force de ces deux œuvres : la tendresse, de l’intérieur ou de l’extérieur, pour un métier qui a toujours existé et qui, quoi qu’on en dise, sera indispensable à jamais.

 

 

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