“Comme une bête”, le roman cru à dévorer saignant

Durant cette période de fêtes, de réveillons et de citrate de bétaïne, en furetant dans ma bibliothèque, je suis retombé sur « Comme une bête », le bouquin de Joy Sorman. J’avais défendu ce livre, lors de sa sortie en 2012, quand j’ai eu l’opportunité de faire partie du jury pour le prix du roman France Télévisions. Malheureusement, il a terminé à la deuxième place et j’en ai toujours gardé de l’amertume. Amer comme le goût métallique du sang qui dégouline, froid et enveloppant, entre chacune des lignes de cet entêtant roman.

 

« La viande est pleine de vie et la vie se transmet. »

Pim est un jeune homme au sortir de l’adolescence. Comme de juste, il se cherche. Plutôt doué pour les études, il pourrait allègrement s’inscrire dans de grandes écoles, mais son destin est ailleurs. C’est dans la boucherie qu’il fera carrière. Très vite, on est confronté à sa passion pour la viande, son rapport avec l’animal mort. Il tranche, il découpe, il désosse, il dénerve avec une précision et une méticulosité rare. C’est un passionné. Décrire la passion d’un homme pour un métier de plus en plus décrié n’est pas chose aisée. Mais la plume de Joy Sorman est aussi affutée et tranchante que les couteaux de Pim. Celui-ci est un bourreau de travail. Il progresse dans la vie, comme dans son métier qui, à force d’ambition, devient un art plus qu’une profession. L’artisan se transforme en artiste. Il caresse les carcasses de veau, de bœuf et de porc comme il caresse ses maîtresses. Parfois même sommes-nous désarçonnés et peinons à savoir si notre héros est dans une chambre froide à équarrir une vache ou sous une couette chaude à faire l’amour avec une fille. Devenir meilleur ouvrier de France ? Très peu pour lui. Son aspiration va bien au-delà : il veut devenir le plus grand boucher du monde et de tous les temps. Jusqu’à sombrer dans la folie ?

 

« À l’abattoir tout est suspendu, temps, vie et bêtes. »

Joy Sorman réussit l’exploit de nous transporter dans un monde inconnu de la plupart d’entre nous, avec des descriptions techniques et une écriture superbement visuelle. En effet, au 21ième siècle et en Occident, on récolte chez notre primeur, on pêche chez notre poissonnier et on chasse chez notre boucher, sans absolument rien savoir des tenants et aboutissants liés à notre consommation. À la lecture de cet ouvrage, certains peuvent se sentir dégoûtés, écœurés au point d’hésiter à le terminer. Selon que l’on soit un carnassier invétéré ou un végétarien convaincu, on ne perçoit pas ces pages de la même façon. Pourtant, de l’aveu même de l’auteure, certains reçoivent ce bouquin comme une bible de notre nature carnivore, pendant que d’autres y voient un pamphlet pro-végétarien. C’est cela le génie de Joy Sorman, qui transpire dans toute son œuvre. Elle vient chercher les émotions profondément enfouies en nous, ici notre rapport à la bestialité, elle nous brusque, nous fait réagir, sans jamais dévoiler ce qu’elle-même ressent. Si bien que l’on peut imaginer tout et son contraire. À vous de vous faire votre propre opinion. Je vous promets que vous allez adorer ce livre. Ou le détester. En tout cas, vous ne l’oublierez pas.

 

« Comme une bête » est édité chez Gallimard et chez Folio.

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L'homme des cavernes

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