La Russie : les clichés vus par les natifs II

Dans cette seconde partie d’interview (par ici pour la première), nous ferons la connaissance de deux femmes russes. Mère et fille, Irina, 83 ans, et Katya, 52 ans, vivent à Paris depuis 25 ans. Originaires de Moscou, Irina a suivi sa fille en France afin de la soutenir dans ses projets professionnels. Aujourd’hui, en évoquant les moments clés de leur vie, elles souhaitent déconstruire le cliché de la « femme dépendante ».

#Irina et Katya

Irina, vous aviez 8 ans au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pouvez-vous nous faire part de ce qu’était votre quotidien à cette époque ?

C’était une période très difficile pour tout le monde. J’avais trois petites sœurs, et en tant qu’ainée, je devais veiller à leurs besoins au même titre que ma mère. Je devais m’assurer qu’elles mangeaient à leur faim, qu’elles étaient en sécurité à toute heure de la journée, c’était une grande responsabilité. Avec le temps, elles ont appris à veiller les unes sur les autres. Même si la situation à Moscou était moins dramatique que dans le reste du territoire russe, cette période de notre enfance a eu un impact décisif sur la façon dont nous mènerions chacune notre vie dans le futur.

Vous êtes toutes deux passionnées par la littérature et la langue française. Dans quelle mesure la pratique de la langue a contribué à votre épanouissement personnel et professionnel ?

Irina – Je me souviens qu’en école primaire, je disais sans cesse à mes professeurs « un jour, je parlerais le français ! » [rires]. Je ne connaissais pas encore toute la profondeur de l’histoire des relations entre la France et la Russie, ni a quel point cela avait, consciemment ou non, influencé mon choix. Au fil de mes études, l’apprentissage d’une langue étrangère a donné corps à un aspect de mon identité. Je voulais découvrir le monde. Peu après la naissance de ma fille [Katya] en 1968, je me suis vu offrir l’opportunité de travailler comme hôtesse de l’air pour l’Aeroflot. C’était une chance incroyable que j’ai immédiatement saisie. Quelques années plus tard, j’ai travaillé pour une banque française à Moscou. J’étais fière de ma position au sein de la société, mais plus encore, de pouvoir pratiquer la langue que j’aime dans un nouveau cadre professionnel. Ce défi était me rendait vraiment heureuse.

Katya – Lors de mon premier voyage en France il y a une vingtaine d’années, je ne parlais pas du tout la langue du pays. Je vivais dans un petit appartement, faisais mes courses en choisissant les produits au feeling, et je me perdais souvent dans les rues de Paris sans pouvoir demander mon chemin. J’étais une jeune étudiante stagiaire, et même si l’aventure paraissait effrayante au premier abord, mon bonheur prenait forme petit à petit. Je baignais dans une culture que j’avais appris à connaître à travers les classiques de la littérature. En voyant progressivement mon français s’améliorer, je me sentais de plus en plus à l’aise au sein de la société.

Cette détermination à vouloir réussir s’accompagne souvent de nombreux sacrifices. En prenant du recul sur votre parcours, il y a-t-il des choses que vous auriez aimé faire autrement ?

Irina – Au commencement de ma carrière professionnelle au sein de l’Aeroflot, j’ai été obligée de m’absenter de la maison. Quant à mon mari, il était également souvent en déplacement. Ma fille tout juste née devait alors rester auprès de ma mère. Elle n’était pas malheureuse, loin de là. Cela dit, il faut bien admettre que l’absence des parents à un si jeune âge peut être un petit peu difficile pour l’enfant. Pour autant, je ne peux pas dire que je regrette mon choix. La société de l’époque poussait à l’émancipation des femmes, à leur faire prendre la pleine mesure de leur potentiel et de réaliser leur objectifs. Bien sûr, nous avons un très fort sens de la famille, et cela peut parfois entrer en conflit avec nos ambitions. Finalement, le choix nous appartenait de réaliser ou non nos projets.

Quand on parle des femmes russes, il est difficile de ne pas entendre les nombreux clichés évoquant leur beauté, leur soumission à la figure masculine (…). De quelle manière ces préjugés ont-ils influencés votre regard sur votre propre pouvoir en tant que femme russe ?

Katya – La plupart des clichés sur les femmes russes sont souvent véhiculés par les médias de masse, tels que les films, et maintenant internet. Bien qu’ils soient propagés à des degrés différents, tous ont contribué à renvoyer une image altérée d’une réalité russe qui n’existe qu’en dehors de la Russie. La soumission à l’autorité masculine, la beauté, je n’ai rencontré ces clichés qu’au cours de mes voyages et discussions avec des amis.

Je ne pense pas qu’ils aient réellement influencés ma manière d’être, mais ils m’ont permis de réfléchir à la conception que nous avons de l’étranger. Comprendre les préjugés sur mes origines m’a amené à porter un nouveau regard sur mon identité de femme russe. Même si je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit de nous, voir à travers les yeux d’un autre est une étape importante si l’on souhaite combattre les préjugés, quelques soient nos origines.

Irina – À mon époque, je ne ressentais pas ces clichés de la même manière et intensité que les femmes russes d’aujourd’hui. La mentalité était certes très patriarcale. Pourtant le contexte historique du pays a pu amener une nuance dans la perception des femmes. La révolution russe de 1917 nous a offert une petite place sur le devant de la scène politique. Les conséquences ont été telles qu’une fête célébrant nos droits a été instaurée dans le calendrier.

D’un point de vue général, je pense que la première guerre mondiale a été un évènement notable dans la prise de conscience du pouvoir des femmes au sein de la société. Notable, mais encore insuffisant. Pour ce qui est de mon avis personnel, je me suis toujours perçue comme étant une femme indépendante. Peut-être est-ce dû à mon histoire, ou aux femmes de mon entourage m’ayant servi d’exemple. Quelle qu’en soit la raison, et au-delà de mon identité de femme, cela m’a fait voir mon potentiel en tant que personne.

 

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