Temps que ça dure

Au début, on pense qu’on ne vieillira jamais

– Dis maman, pourquoi il y a la guerre ?

Elle posa son regard sur lui et le vit, soudain, très grand. Que s’était-il passé? Comment un si petit bébé était-il du jour au lendemain en train de planter ses grands yeux gris dans les siens et lui poser une question qui demande une telle réflexion dans la réponse ? Ces sept années étaient passées d’une traite, et voilà qu’aujourd’hui, le bonhomme met ses pompes tout seul, son slip, son short, se brosse les dents sans qu’on ait à le demander vingt fois, pour vaquer à ses occupations.

Depuis toujours, on lui parle du temps qui passe, d’en profiter tant qu’on est jeune, et que “ça file”. L’autre jour, elle avait son père au téléphone qui lui dit qu’il allait songer à prendre sa pension. Son père. Sa pension. Et soudain elle vit ses cheveux gris qui commençaient à prendre le dessus, et elle se dit qu’un jour, il allait certainement mourir. Elle n’y avait jamais pensé jusque-là. Un absolu inenvisageable, une pensée qui n’effleure même pas, une possibilité pour dans très longtemps, et le très longtemps devenu “dans longtemps”. Le fils des voisins devient ado, met du déodorant sous ses aisselles et du gel dans les cheveux, alors qu’hier encore il jouait sur le petit tracteur en plastique.

Que se passait-il donc? Elle songea à sa petite fille, son bébé, qui, ce midi, attaquait sa pizza avec enthousiasme alors qu’elle têtait son sein il y a seulement quelques mois, lui semblait-il. Après un coup de téléphone éprouvant, où les larmes avaient pris le dessus, comme d’habitude, la petite s’était approchée, lui avait caressé la joue, et avait dit “Ne pleure pas maman. Ca va aller. Je suis là.”

Outre le fait qu’elle s’engagea à éviter de pleurer un maximum devant les enfants (et leur donner un rôle qu’ils n’ont pas à prendre), elle fut terrorisée à l’idée que soudain elle n’avait plus un bébé, mais une petite fille, et que très vite elle était passée à une mère d’enfants en bas âge à une mère, simplement.

A partir de cet instant, son attention fut aiguisée par de petits signaux clairs : l’autre jour, elle avait un gamin de 9 ans sous les yeux, et la première chose qui lui est venue en tête comme question à poser, c’était « comment ça se passe à l’école ? ».

HEUREUSEMENT elle ne lui ai pas demandé ça. QUI demande ça ? Hein ? QUI ? Les petits vieux, oui madame, les petits vieux tout ce qu’ils ont à dire aux enfants c’est leur parler de l’école parce que c’est important l’école, hein, il faut être sage, hein. Et tu as eu un beau bulletin ?

Elle s’était jurée de ne jamais faire ça, toutes ces phrases que l’on sort quand on ne sait pas quoi dire aux gosses, elle avait pris des notes dans sa tête, petite, « ne DIS jamais ça à un enfant quand tu seras grande ».

Mais elle l’avait pensé si fort qu’elle avait pris 40 ans dans la tronche en deux secondes.

Ce « alors, tu as une petite copine » aux ados qui sillonnent le village, qu’elle est parvenue à retenir (elle ne se serait jamais pardonnée), à « c’est gai les vacances ? » (à n’importe qui de moins de 16 ans en vacances). Pour en arriver à « il faut profiter de chaque moment, ça passe vite » (à n’importe quelle maman).

Comment on en arrive à ce niveau de banalité, se dit-elle ? A dire ce que tout le monde dit ?

Notre rapport au temps, observa-t-elle.

Plus on avance en âge, plus le temps passe vite. Les vieux le disent, on ne les écoute pas. On le dira pourtant, nous aussi. Tôt ou tard.

Parce que nos propres enfants se métamorphosent sous nos yeux sans que nous nous en rendions compte, et si un jour il faut les habiller et leur préparer à manger pendant qu’ils babillent joyeusement, le lendemain matin on les regarde faire une battle de répliques de films cultes au petit-déjeuner.

C’est ce qui nous fait dire que ça passe, hein, madame. Ça file, hein, monsieur.

– La guerre, mon chéri, est créée par les humains soit parce qu’ils veulent quelque chose qu’un autre groupe d’humain a en sa possession (de la richesse, du terrain, etc.), soit parce qu’ils veulent imposer quelque chose (une idée, une religion) à l’autre. Il arrive aussi que la guerre soit provoquée parce que les humains s’ennuient.

C’est pas tout ça, mais il temps d’aller dormir, songea-t-elle en baillant.

Elle se fit un peu mal au dos en se levant un peu vite du canapé.

 

 

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Belge&Brune

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