Dans la peau de… Ma couverture de magazine

Confessions intimes d’une couverture de magazine

Je suis aimée, belle, je gagne de l’argent et je suis intelligente. Je suis célèbre et voyage dans le monde depuis des générations, passant la majorité de mon temps à prendre le soleil sur un transat. L’aubaine. Mon métier ? Couverture de magazine.

Je ne suis non seulement un mannequin, mais aussi une pose, un titre, des articles. Je suis un tout, qui sert un simple objectif : donner envie d’acheter un magazine qui vend du rêve. Du rêve ? Oui bien-sûr, je vous explique. Je suis lisse, brillante, mince et carrément canon. Regardez-moi cette courbe plastifiée, ces couleurs amplifiées, cette présentation peaufinée. Je mets en avant une mannequin en maillot de bain, le corps uniformément bronzé, le teint frais et les cheveux brillants qui s’envolent autour de sa tête comme si une brise légère et chaude passait sous sa nuque. À travers elle, tous les gens qui prennent ce magazine entre leurs mains me reluquent avec envie. Qui ne voudrait pas être moi ?

Bon, je dois bien vous avouer que je commence à en avoir un peu marre qu’on me regarde. Mes journées sont longues, le matin, réveil cinq heures et tout un chemin commence avant d’atterrir entre vos mains. Si vous saviez le nombre de personnes qui travaillent pour que vous puissiez me regarder et me lire. Dans la salle de rédaction, on me contemple, on me critique, on donne son avis, sans jamais demander le mien.

Ça fait un moment que je suis là, le sourire figé, comme si ça me plaisait de passer ma journée les bras croisés, droite sur une étagère ou en hauteur dans un angle bizarre, la peau du ventre toute tendue alors que je n’ai ni bien mangé, ni bien bu. Enfin après tout, il paraît que ça vend bien.

J’ai parlé de rêve ? On m’utilise pour vendre des articles inutiles et mensongers à des femmes complexées. Alors oui, c’est mon métier, couverture de magazine. Mais est-ce qu’on peut vraiment parler de vocation quand on a une chance sur deux de finir dans un cabinet de médecin ou en décoration dans des toilettes ?

Parfois je me demande si ça serait si terrible que ça le chômage. Juste pour le plaisir de démissionner en claquant la porte du kiosque, en enlevant mes retouches et mes artifices pour exhiber fièrement mon bide, mon nez qui pèle et mes coups de soleil. J’aimerais cesser d’être lisse et inintéressante, et devenir chic pour introduire de la littérature ou bien drôle pour être coloriée par des enfants et faire rire les adultes aux éclats. J’aimerais même parfois travailler tard, ne pas avoir de thunes, être malade, galérer. Ça doit vous sembler étrange, mais si vous saviez comme c’est ennuyeux, une vie parfaite.

Moi, j’ai été figée sur cette image pour toujours. Je suis une couverture de magazine qui se veut éternelle. Mais ce n’est pas votre cas. Vous n’avez pas à tomber dans le piège. Allez dans la vraie vie, profitez de la vraie vie, avec des gens de la vraie vie. Si vous saviez comme je vous envie. Je vous en prie, ne suivez pas mes conseils minceurs, mon classement des plus belles coupes de cheveux de l’été, ni ma dizaine d’astuces pour draguer sur la plage ou encore les meilleures adresses d’hôtels en Grèce. Car tout ça n’a pas besoin d’être dans votre vie. Tout ça, on s’en fiche. « Il n’y a que deux conduites avec la vie, a dit René Char, on la rêve ou on l’accomplit. » Alors plutôt que de se perdre dans le rêve d’une vie parfaite qui n’existe pas, accomplissez votre vie comme elle vous vient.

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Lola

Lola

2 thoughts on “Dans la peau de… Ma couverture de magazine

  1. C’est super bien écrit. Vraiment. Je me suis limite plus laissée emportée par la forme que par le fond. Super plaisant à lire.

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