Une paix royale

Non ce n’est pas un enfant-roi. C’est un petit avocat.

 

– Maman ? On peut regarder un dessin animé ?

– Non.

Le visage de mon fils change. Ses sourcils sont froncés. Il prend le regard le plus indigné possible. Ses yeux tombent sur le côté, implorants. Il a l’air de souffrir atrocement. Je sens qu’il n’accepte pas ma réponse. Il va contester. Argumenter.

Je soupire à l’intérieur sans rien laisser paraître. Ces quelques secondes d’avant plaidoirie me permettent de m’interroger. A quel moment ai-je foiré ? A quel moment ai-je laissé la possibilité à mes enfants de ne pas se contenter de ma réponse ? Cela sous-entend qu’il est donc possible que je change d’avis. Qu’un « non » puisse devenir « oui ».

Ça y est, il commence :

  • Oh pourquoi ? Est-ce que tu te rends compte que je n’ai encore regardé qu’un seul dessin animé depuis deux jours ? Je suis d’accord qu’il ne faut pas trop regarder les écrans mais là c’est vraiment exagéré ! (Air outré, voire choqué par l’injustice).

Il a 7 ans et il connaît déjà tous les rouages de la manipulation de base :

  1. Établi les faits
  2. Constate l’injustice par rapport à la règle
  3. Notifie sa compréhension de mon refus
  4. Démontre que j’ai tort
  5. Entame les négociations.

– Je pourrais juste en regarder un !

–> si on accepte ce compromis, nouvelle négociation en vue moins de cinq secondes après  « allez, deux ! »

–> si on refuse, reprise de la négociation au stade 1.

 

Dans cette situation, à chaque fois, je repense à mon père. Jamais je n’ai insisté/négocié/contesté un « non » de mon père. C’était inutile. J’avais beau pleurer, hurler, taper du pied, me rouler par terre, un non était un non. Mon adolescence a été super calme. Je ne suis pas certaine à 100% que c’était dû à cela, mais je n’ai jamais hurlé comme ma meilleure amie de l’époque pour pouvoir sortir avec mes potes. Si c’était non, je pouvais danser sur ma tête, fuguer, me scarifier, ça n’aurait généré qu’une punition supplémentaire.

Forte de cette exemplarité paternelle, j’ai tout naturellement souhaité appliquer la même recette. Mes enfants ne seront pas des enfants-rois. C’est moi, le parent, qui décide. Ils appliqueront les règles que je leur inculquerai, pour les mener à l’âge adulte avec des repères solides, le mieux possible, dans un épanouissement réciproque qui laissera rêveur la majorité des parents qui posent pour des publicités d’assurance familiale.

Avant ma première grossesse, j’évitais les supermarchés le vendredi soir, où j’ai très vite pris en grippe les mamans avec des cernes jusqu’aux genoux, poussant leurs chariots avec bambins hurlants, le regard vide, hébété, entre deux fromages à pâte dure. A chaque fois, le petit diable tendait ses petits bras vers une friandise et beuglait « je veux çaaaaaaa ». Sous mon regard de pas-encore-mère implacable, la maman-zombie saisissait le produit sans même le regarder et le tendait à l’enfant. Qui recommençait cinq minutes plus tard avec les chewing-gums à paillettes.

« Jamais », me disais-je. Never. Nunca.

Après, je suis devenue mère. J’ai emmené mes enfants au supermarché. J’ai expliqué avec mon plus grand calme. De la manière la plus pédagogique possible. J’ai dit « non ». J’ai fait face aux hurlements de frustration avec des sueurs froides dans le dos. J’ai hurlé plus fort qu’eux (et tant pis pour les regards désapprobateurs). J’ai abandonné le caddie pour les enfermer dans la voiture par 30 degrés (j’admets avoir hésité, cette fois-là, entre les étrangler de mes propres mains ou les laisser mourir lentement de déshydratation). Je n’ai effectivement jamais cédé. Mais j’ai surtout trouvé la meilleure parade : je ne les emmène plus jamais au supermarché. Imparable.

 

La vérité, c’est que le contexte actuel est différent du temps de mon père. J’acceptais son « non » sans poser de questions. Je ne me demandais même pas pourquoi. Mes enfants, ils veulent savoir. Comprendre. Si l’explication est rationnelle et juste, ils finissent par l’accepter. Je ne veux pas leur répondre « parce que c’est comme ça ».

Mais surtout, je prends conscience que j’ai souhaité que mes enfants soient éveillés et curieux. Mais il y a un revers : en échangeant avec eux par rapport à une décision, on leur donne ainsi non seulement des arguments, mais également l’éloquence.

Et l’éloquence est une arme. De défense et d’attaque.

C’est facile de dire « oui ». C’est tellement plus simple, de céder. Et parfois, oui, je cède. Quand j’en ai marre de tout. Je me dis que ce n’est pas si grave. Que cela ne remet pas en cause tous mes principes. Dans ces cas-là, je suis la maman du vendredi soir au supermarché. Je laisse couler. Parce que je suis fatiguée. Parce qu’un dessin animé, ça veut aussi dire « du temps pour moi ».

Cependant, je garde cette image qu’une amie m’avait fournie pour m’aider dans mes grandes interrogations existentielles : mettre des limites aux enfants, c’est comme leur apprendre le danger au bord d’une falaise. Chaque limite que l’on impose, c’est comme si on les retenait par l’épaule pour les empêcher de tomber. Ils râlent, ils pestent, ils nous poussent à bout. Mais ce que nous faisons surtout, c’est les sauver du précipice, et leur offrir un cadre rassurant.

De toute façon, chers parents, sachez que même si on a l’impression de faire au mieux, nos enfants se retrouveront quand même sur le divan d’un psy, et leurs problèmes qu’ils vivront à ce moment-là trouverons leur origine dans leur éducation.

Et ça sera quand même de notre faute.

Je vous laisse, on me demande encore un bonbon alors que la limite journalière est dépassée.

 

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Belge&Brune

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